Darren Hayman serait-il le fils caché des amours entre Margaret Thatcher et Jonathan Richman ? Enquête sous forme de blind-test avec le leader du groupe Hefner, auteur du formidable We love the city.

Au service secret de sa Majesté

 

Hefner

Jade : Violent femmes - Old mother Reagan
Darren Hayman : Tu ne vas sans doute pas me croire, mais j’avais écrit la plupart des chansons de notre premier album quand ma copine m’a fait remarquer un jour que ma musique ressemblait vraiment à celle des Violent Femmes. Je n’avais jamais écouté ce groupe de ma vie. Elle m’a fait découvrir leurs disques et j’ai trouvé ça vraiment bien. Je crois que leur deuxième album est celui que je préfère. Nous avons tourné avec eux l’an dernier, et ils avaient vraiment l’air d’en avoir marre.

Dans ce cas, pourquoi crois-tu qu’ils continuent ?
Je n’en sais rien. Je ne pense pas que ce soit l’argent. Leurs morceaux ont été utilisés dans tellement de films que je doute qu’ils aient du souci à se faire de ce côté-là. Gordon Gano a mis six ans pour écrire le dernier album, ce qui montre bien qu’il est fatigué. Je n’en sais rien. Mais je suis prêt à parier que ce n’est pas près de nous arriver.

Est-il vrai qu’il a été question que Gordon Gano produise votre premier album ?
Pas vraiment. Too pure, notre maison de disques, pensait que c’était une bonne idée à l’époque, et comme nous commencions tout juste à travailler avec eux, je ne voulais pas paraître désagréable en refusant d’emblée leur proposition. Je lui ai parlé plusieurs fois au téléphone, mais il n’a jamais été vraiment question que ça se fasse.
Lors du dernier soir de notre tournée commune, les Violent Femmes ont repris notre Hymn for the coffee, et Jack et moi-même sommes venus jouer sur Country death songs. C’était drôle, parce qu’ils ne nous parlaient jamais directement mais toujours par le biais de leur manager. Il est venu nous voir dans notre loge pour nous dire que les Violent Femmes voulaient nous inviter à les rejoindre sur scène. Pas tout le groupe : juste Jack et moi. C’était vraiment drôle, car ils nous demandaient de faire le solo, et nous ne jouons jamais de solos. Je me suis mis au clavier, et j’ai joué le morceau dont on m’avait montré les accords un peu avant. À la fin, les Violent Femmes ne se sont pas arrêtés, et je voyais bien qu’ils attendaient quelque chose de nous. J’étais très embarrassé, je ne savais pas combien de temps ça allait durer.

David Bowie - The London boys
Je suis originaire de l’Essex, une région suffisamment proche de Londres pour que je puisse y descendre à l’occasion d’un concert. Si les Pixies jouaient, je pouvais aller y passer la nuit. Je suis allé en école d’art dans le Kent, c’est là où j’ai rencontré Antony (1). Mais quand je suis retourné chez moi à la fin de mes études, je me suis retrouvé coincé. Je n’avais pas de voiture et je ne savais pas conduire. Revenir chez ses parents après en être parti, c’est un cauchemar. J’avais vécu seul pendant 3 ans, et il m’était impossible de reprendre la vie avec eux. Pareil pour Antony. Mais nous avons passé pas loin de deux ans à nouveau chez nos parents. Deux années mortelles. Je me souviens que nous étions très déprimés. Partir pour Londres était la seule issue. Si tu es créatif et que tu habites dans l’Essex ou dans le Kent, la seule chose à faire, c’est de te casser. C’est marrant, parce que je ne connais aucun Londonien qui soit né à Londres. Tous ceux qui y sont nés n’ont qu’une seule envie : partir. La famille de mon père est originaire de l’East End. C’était pour eux un signe de prospérité que de quitter Londres pour aller en banlieue. Mais quand tu veux écrire des chansons, il faut que tu sois à Londres.

Mais c’est une ville où le coût de la vie est horriblement élevé.
Oui, mais ça t’oblige à te bouger. Tu ne peux pas vivre à Londres en étant paresseux. C’est ce qui fait la différence entre Londres, Madrid et Glasgow. Et j’aime ce mode de vie, même s’il est dur.

Le groupe te permet-il de vivre ?
Oui. Je gagne un peu plus que les autres étant donné que c’est moi qui signe les chansons. Sinon nous partageons de façon la plus égale possible entre nous. On s’en tire pas trop mal même si parfois on a du mal à joindre les deux bouts. Pour être honnête avec toi, c’est la raison pour laquelle on doit sortir un disque tous les ans. J’aimerais qu’on ait un tout petit peu plus de succès, juste un tout petit peu, histoire de pouvoir se permettre de passer deux ans à travailler sur un album. Mais je ne suis pas à plaindre non plus : je suis en train d’acheter l’appartement dans lequel j’habite, et nous sommes trois au sein du groupe dans cette situation.

The Kinks - Johnny Thunder
Si notre album t’a fait penser à Ray Davies, alors je suis très flatté. À l’origine, nous avons écrit la chanson We love the city pour l’album précédent, The fidelity wars. Puis j’ai eu l’idée d’un disque entièrement consacré à Londres, et j’ai mis ce morceau de côté. Au moment où j’ai eu cette idée, j’ai immédiatement pensé à Ray Davies, car ça lui ressemble tellement. Même si je crois qu’en définitive il n’a jamais rien fait de semblable.

Par contre , il a enregistré quelques albums-concepts.
En fait, je connais très mal leur œuvre. Les Kinks font partie des groupes que j’ai mis de côté pour le moment, sachant que je vais adorer découvrir leurs disques. Pour l’instant, je m’en tiens à une compilation. En écrivant We love the city, je voulais donner une image plus fidèle de ce que nous sommes, car je pense être victime d’un vaste malentendu depuis notre premier disque. Beaucoup de gens pensent que je n’arrive pas à trouver de copine, alors que si tu écoutes bien Breaking God’s heart (2), c’est exactement le contraire, puisque je n’arrive pas à faire un choix. Et quand je dis dans les interviews que nous sommes originaires de Londres, personne n’a l’air de me croire. J’aime beaucoup We love the city. Je crois que c’est notre meilleur album, et j’ai peur que ce soit le meilleur que nous fassions jamais. Parce que je suis épuisé par l’effort de création qu’il a demandé.

Mountain goats - The black ice cream song
Chaque fois que John Darnielle (3) vient jouer en Angleterre, je suis au premier rang. J’ai fini par le connaître un tout petit peu, en tant que fan. J’adore les Moutain Goats. Il y a un an, on nous a proposé de jouer dans un festival en Hollande où les Moutain Goats étaient aussi à l’affiche. J’ai répondu que nous n’acceptions qu’à condition de jouer sur la même scène qu’eux. John Darnielle est consulté et accepte. J’arrive pour la balance, John me reconnaît et me dit : " Tu as fait tout ce chemin pour venir me voir " ? Il ne s’était jamais rendu-compte que je jouais aussi dans Hefner. C’était très drôle. Je lui dois beaucoup. Par exemple, je me suis beaucoup inspiré de sa diction. Il est excellent dans ce domaine, tu peux facilement comprendre le moindre mot qu’il prononce. J’ai également pris pour modèle la façon dont il se comporte sur scène comme la spontanéité avec laquelle il communique avec le public. J’en ai un peu marre de ceux qui ne font aucun effort comme Smog ou Will Oldham. Voir les Moutain Goats en concert m’a aidé à me libérer. À chaque album, je me promets d’enregistrer une reprise des Moutain Goats. Mais, à chaque fois, nous n’arrivons pas à nous décider sur un morceau.

Les Moutain Goats produisent beaucoup. Peut-être devraient-ils publier moins de disques et être plus sélectifs.
C’est ce que certains disent également au sujet de Will Oldham... ou de Hefner ! Ce n’est plus le cas aujourd’hui vu que John Darnielle semble avoir perdu foi en la musique. Il s’est marié et n’enregistre plus rien. Je lui ai proposé de publier un disque sur mon propre label, mais il ne m’a jamais répondu.

Pascal Comelade - Egyptian reggae
Tu ne vas peut-être pas me croire, mais je me suis mis à écouter Jonathan Richman après que tout le monde m’ait dit que ce que je faisais lui ressemblait. Je connaissais juste Roadrunner, c’est tout. Et quand nous avons enregistré Pull yourself together, nous avons délibérément tenté de sonner comme ce morceau. Je voulais écrire une mélodie sur deux accords. Et quand je l’ai trouvée et que nous avons commencé à répéter le titre, j’ai vraiment dit aux autres de prendre Roadrunner comme modèle. J’ai également donné la même consigne à l’ingénieur du son lorsque nous sommes allés en studio. J’aime beaucoup les albums récents de Jonathan Richman. Tu connais Jonathan Richman goes country ? Un disque fantastique, qui n’a justement rien à voir avec la country. Et une des pochettes qui me fait le plus rire. Tu te souviens de la première chanson, Since she started to ride ? Un chef d’œuvre.

C’est aussi sur cet album que figure The neighbours...
Oui, bien qu’il en existe une meilleure version à mon avis sur Jonathan sings. Est-ce qu’on trouve ce dernier en CD d’ailleurs ? Je ne l’ai jamais vu qu’en vinyle. Il faudrait que je le trouve, ça doit être le seul qu’il me manque. Il m’en faudrait même deux exemplaires étant donné que j’ai rayé celui de mon ex.

Billy Childish - Politics of greed and gain
On lui a demandé de remixer Painting & kissing pour la face B de notre prochain single. Nous n’avons pas encore eu de retour de sa part. En fait, j’en viens presque à espérer qu’il n’aime pas le morceau. Je serais déçu qu’il aime Hefner. C’est quelqu’un de si radical. J’aimerais aussi proposer à Holly Golightly de Thee headcoatees (4) de chanter sur notre prochain album comme Gina Birch des Raincoats l’avait fait sur The fidelity wars ou encore Amelia Fletcher de Heavenly sur le dernier.

Tout à l’heure tu disais être productif sans quoi tu ne vivrais pas de ta musique. Est-ce quelque chose de naturel pour toi ?
Je crois pas que nous soyons particulièrement besogneux. C’est quelque chose de quotidien. Je me réveille le matin, je donne quelques coups de fils, je consulte mes e-mails et je me mets à travailler. Je retravaille beaucoup en fait. Il m’arrive très rarement d’écrire une chanson d’un bout à l’autre et qu’elle soit parfaite au premier jet. Je me force un peu à travailler, mais ça ne me dérange pas. Écrire des chansons est vraisemblablement ce qui m’intéresse le plus au monde. Je ne sais pas combien de temps cette envie va durer, alors je tâche d’écrire le plus possible avant que l’inspiration ne me quitte. Je sais que ça peut très bien se produire un jour. À la fin de l’enregistrement de We love… par exemple, il ne me restait plus de chansons sous le coude. C’était la première fois que ça nous arrivait.

Looper - Mondo’77
Je n’ai pas aimé ce projet, même s’il est moins pire que ce que Stuart David propose au sein de Belle & Sebastian. C’est vraiment un groupe bizarre. J’ai eu l’occasion de les rencontrer à plusieurs reprises. Ce sont des gens charmants, mais je ne suis plus du tout ce qu’ils font. Ils ont perdu ce qui les rendait uniques. J’aimais beaucoup le premier album, mais le dernier est vraiment décevant. La chanteuse par exemple est particulièrement nulle. Isobel Campbell est une fille adorable, mais elle pourrait vraiment s’abstenir de chanter. Ça me fait de la peine de le dire étant donné que je sais qu’elle aime bien Hefner, mais c’est la vérité. Elle devrait vraiment se contenter de jouer du violoncelle.

Le fait que Stuart Murdoch ait joué avec vous, vous a t-il aidé à vos tout débuts ?
Pas particulièrement. The Hefner soul, sur lequel Stuart joue des claviers, est vraiment sorti en catimini. Mais je crois que nous sommes deux groupes différents, comme nos fans sont différents. Je pense que les fans de Hefner tirent leur coup un peu plus souvent que ceux de Belle & Sebastian (rires).

New bad things - The dirge
Un groupe dont je qualifierais l’influence de majeure pour Hefner. S’il n’y avait pas eu les New Bad Things, je doute qu’Hefner ait un jour existé. Je les hébergeais quand ils venaient jouer à Londres. Je les avais rencontrés à un concert des Mountain Goats. Je connaissais leur premier album, j’avais discuté un moment avec eux, et ils m’avaient signalé qu’ils cherchaient un endroit pour dormir le soir. En échange, j’ai logé chez eux chaque fois que j’ai eu l’occasion d’aller à Portland. Pour moi, c’est le groupe qui symbolise le mieux l’éthique indépendante. Des musiciens qui pressent eux-mêmes leurs disques, qui contrôlent tout de A à Z... Du jamais vu en Angleterre. Chez nous, une telle attitude est inimaginable, car le moindre groupe a des ambitions carriéristes. Et dans un pays supposé pourri par l’argent, les New Bad Things s’en foutent. Matthew, qui a écrit The dirge et Goethe’s letter to Vic Chesnutt est le meilleur compositeur du groupe. Il n’a pas besoin que ses chansons soient publiées pour continuer à en écrire. C’est vraiment l’artiste par excellence. Mais le revers de la médaille, c’est qu’ils sont trop indépendants, incapables de sortir du circuit de la lo-fi. Même s’ils écrivent de grandes chansons, ils n’ont rien à foutre que personne ne les entende peut-être plus. Je dois avoir quelque part chez moi une cassette de 4 morceaux enregistrés ensemble par Hefner et les New Bad Things et qui n’ont jamais été édités en raison de la très faible qualité de l’enregistrement.

Brian Ritchie - Eva
Encore une brillante démonstration qu’au sein d’un groupe, il n’y a souvent qu’un seul songwriter. Quand nous étions en tournée avec les Violent Femmes, j’étais sidéré d’entendre Brian interpréter tous les soirs la même chanson, Don’t talk about my music, qui n’est pas loin d’être la pire chose que j’ai jamais entendue. Jack (5) était fasciné. Il ne manquait pour rien au monde ce moment. Chaque fois qu’il entendait les premières notes, il se ruait sur le bord de la scène pour ne pas perdre une miette du spectacle. De toute évidence, Brian Ritchie adore cette chanson. C’était devenu le sujet de conversation préféré de Jack. Il pouvait en parler pendant deux heures d’affilée. Il n’en croyait pas ses oreilles. Tout est tellement raté dans cette chanson, qu’il s’agisse du texte comme de l’interprétation, que ça frôle le génie. Mais ça le frôle seulement.

Ween - I don’t want to leave you on the farm
Je n’avais jamais pensé qu’un joueur de pedal steel guitar puisse nous accompagner sur scène jusqu’à ce que j’entende Jack jouer un soir dans un bar du sud de Londres. C’était dans une toute petite salle avec un parterre disco, comme dans La fièvre du samedi soir, avec les dalles qui s’allument. J’ai été bluffé par le personnage et l’instrument. Je suis allé lui parler, et il est venu nous écouter jouer. À l’origine, il n’était là que pour nous accompagner le temps de quelques concerts. Puis, en apprenant à le connaître, je me suis rendu-compte qu’il savait jouer de pratiquement tous les instruments. Maintenant, il fait partie de Hefner. Il enregistre actuellement un album solo pour lequel je lui donne un coup de main. Je lui dois bien ça vu qu’il a été banni de l’enregistrement de We love the city. Tu imagines de la pedal steel guitar sur un album dédié à la ville de Londres (rires) ?

Dennis Wilson - River song
Dennis Wilson était sur le point de finir son second album quand il s’est noyé, et il existe un bootleg de cet enregistrement inachevé qui est fantastique. Il avait écrit une chanson sur lui-même intitulée He’s a bump. Un drôle de personnage. Difficile de deviner, à l’écoute de Pacific ocean blue, qu’il a fait partie des Beach Boys. En fait, la plupart des autres membres du groupe jouent également sur ce disque, mais comme ils n’avaient pas le droit d’apparaître pour des raisons contractuelles, leur nom ne figure pas sur l’album. Tu connais l’album Holland des Beach Boys ? C’est sûrement mon deuxième disque préféré de tous les temps.

Le premier étant ?
Depuis deux ans, c’est Task de Fleetwood Mac. Du génie pur. Parce que c’est un ratage complet (rires). Un vrai catalogue de tous les excès commis dans les années 70. Les membres du groupe en étaient arrivés à se haïr lors de l’enregistrement... mais je m’éloigne du sujet. Nous parlions des Beach Boys. Je les écoute beaucoup actuellement parce que j’ai acheté les rééditions en CD de leurs albums des années 70 : Carl & the passions, Sunflower... Même après Holland, quand leurs enregistrements n’ont plus beaucoup d’intérêt, il y a au moins une bonne chanson de Dennis par disque : Baby blue sur l’album en concert, Fourth of july sur le coffret Good vibrations... Les chansons de Carl sont aussi fantastiques, comme Long promise road. J’en ai assez qu’à chaque fois qu’on évoque les Beach Boys, ce soit pour parler de Brian. Et qu’on arrête de nous bassiner avec Pet sounds comme si le groupe n’avait fait que cet album. Pour moi, c’est un peu comme Sergent Pepper’s : je ne peux plus vraiment l’apprécier tellement je l’ai entendu. C’est comme si tu me demandais ce que je pense de Happy birthday.

(1) Antony Harding, batteur de Hefner
(2) Leur premier album
(3) Seul membre permanent des Moutain Goats
(4) Groupe vocal féminin produit par Billy Childish
(5) Jack Hayter, guitariste de Hefner

We love the city (Too pure/Labels)
Le site de Hefner

Entretien paru dans Jade 21 © Philippe Dumez & 6 Pieds Sous Terre, 2001/ Photo Philippe Dumez