Trio formé de la rencontre, dans un restaurant new-yorkais, de deux jumeaux italiens et d'une japonaise délurée, Blonde Redhead est certainement l'un des groupes les plus épanouis de l'après-Sonic Youth. Album après album, leur son n'aura cessé de s'affirmer jusqu'à trouver, depuis le diptyque Fake Can Be Just As Good / In An Expression of the Inexpressible, le parfait équilibre entre la tension et la fragilité. Même si, à en croire les propos de Kazu Makino (chant-guitare), cette stabilité est loin d'être un acquis.


La leçon de Kazu
Blonde RedHead


Kazu Makino :
Je crois qu'Amedeo, Simone et moi avons tous trois en commun une véritable passion pour la musique, même si au début nous ne jouions pas avec autant de sérieux qu'aujourd'hui. Et si nous sommes aussi intéressés par d'autres formes d'expression, la musique est celle qui nous vient le plus naturellement. On t'a appris à jouer de la guitare ou as-tu appris par toi-même ? Mais je ne sais toujours pas jouer de la guitare (rires). J'avais commencé par le piano, mais je préfère la guitare parce que j'avais envie de plus de spontanéité. J'ai commencé par jouer sur une corde, puis deux (rires)... Je n'en avais jamais joué avant de faire partie de ce groupe. Et comme je ne voulais pas faire que chanter... Aujourd'hui j'ai parfois l'envie contraire : me concentrer uniquement sur le chant. Blonde Redhead est ma première expérience au sein d'un groupe. J'ai eu beaucoup de chance que le premier essai soit le bon. Ce n'est pas facile tous les jours non plus, mais je n'ai pas à me plaindre.

Jade : Ce n'est pas trop dur de trouver sa place dans un groupe qui est composé de deux frères ?
Si, surtout quand en plus ils sont jumeaux ! J'aimerais dire que ça a été facile, mais ce serait un mensonge. Encore aujourd'hui, il y a vraiment des jours où je me demande si je ne suis pas masochiste. Comment me suis-je retrouvée dans une situation pareille (rires) ? Ce qui unit Amedeo et Simone est si fort que je ne savais pas trop au début ce que je pouvais attendre de notre collaboration.

Tu crois que ça t'a aidé d'être une fille ?
D'une certaine façon, ça a compliqué les choses. Si j'avais été un garçon, je me serais sans doute détaché du fait qu'ils sont tous les deux frères. Mais comme je ne suis pas un garçon, je me suis très vite sentie comme entre les deux, sans qu'il s'instaure la distance nécessaire entre nous. Entre les garçons, les relations sont simples : ils sont toujours prêts à se dépenser sans compter les uns pour les autres. Mais quand une fille entre dans le jeu, les relations qu'ils peuvent avoir avec elle sont d'un autre type, tu finis toujours par demander trop à l'autre et ca pose vite des problèmes.

Quand vous avez commencé à jouer tous les trois, tu t'attendais à ce que vous deveniez un " vrai " groupe ?
Oui et non. Je savais que nous avions quelque chose que les autres n'ont pas tous et qu'il y aurait une place pour nous si nous voulions la prendre. Mais je suis loin d'être sereine pour autant : je me sens aujourd'hui moins sûre de moi que je pouvais l'être à nos débuts. A certains moments, je me sens presque bloquée, comme intimidée, alors qu'aux débuts j'étais vraiment loin d'être impressionnée !

" La musique, c'est le meilleur moyen de se battre contre sa propre timidité ".

Qu'est-ce que qui se passe ?
Bonne question (rires). Pourquoi maintenant ? Je crois que je ne me rendais pas compte de tout ce qu'il fallait donner pour être toujours à la hauteur. Même si je croyais dans le groupe, je ne me rendais absolument pas compte... Je crois que, à moins d'être aussi innocent qu'un petit enfant, c'est très difficile de faire abstraction de sa timidité. C'est un travail très difficile sur soi. Et même si sur scène je me mets à hurler et que je fais la folle, il ne faut pas se fier aux apparences. Souvent, je n'arrive pas à restituer les émotions que j'aimerais faire partager. En fait, pour arriver à un certain niveau d'expressivité, c'est un leurre de croire qu'il faut se laisser aller. Pour être totalement libre, il faut avoir un maximum de contrôle, que ce soit sur ta voix, la façon dont tu bouges ton corps, ton esprit...


C'est la raison pour laquelle votre dernier album était intitulé In An Expression of the Inexpressible ?
Exactement. Parce que souvent, ça ne sort pas. Pour moi, la musique est la meilleure forme expiatoire. C'est le meilleur moyen de se battre contre sa propre timidité.

Et quand ca ne sort pas, qu'est-ce que tu fais ?
Je joue, beaucoup. J'essaie et essaie encore. Je répète. Me retrouver entre Amedeo et Simone est mon meilleur atout. Ce soir, par exemple, ça faisait un moment que nous n'avions pas joué ensemble, peut-être deux semaines. Ca a été très dur, et j'ai senti que j'avais besoin de jouer. Mon rêve serait, même si nous n'avions pas joué ensemble pendant un an, de monter sur scène et que ça sorte tout seul. Ne plus avoir de problèmes pour sortir de moi-même. Mais j'en suis encore loin. Il faut que je joue, tous les jours.


Tu es née à New York ?

Non, pas du tout. Je suis née au Japon alors qu'Amedeo et Simone sont nés en Italie. J'étais venue rendre visite à des amis à New York, j'ai rencontré d'autres personnes grâce à eux dont les jumeaux, et nous avons commencé à nous voir régulièrement. Notre amitié est née comme ça. Mais je n'ai toujours pas pris la décision de m'installer à New York et je fais fréquemment des aller-retour avec le Japon. Pourtant, avec la tournure que prend le groupe, nous devrions choisir de poser nos valises quelque part. Il faudrait que ce soit un endroit qui nous plaise à tous les trois, parce que nous ne pourrions pas continuer le groupe en vivant séparés les uns des autres. Nous sommes sans arrêt en tournée, ce qui fait que nous passons en fait très peu de temps à New-York...


Pourtant vous continuez d'être catalogués comme un groupe " typiquement new-yorkais "...
Oui, je sais. Je comprenais qu'on puisse parler d'une " scène " new-yorkaise au tout début des années 80 et qualifier des groupes de " typiquement new-yorkais "... Mais aujourd'hui il n'existe pas de communauté artistique suffisamment significative à New-York. C'est vraiment stupide de croire que Blonde Redhead représente le son de New-York (rires). Ca n'a pas de sens.

Encore tout à l'heure, pendant votre concert, quelqu'un me demandait d'où vous étiez originaire, et après que je lui ai répondu, il m'a approuvé en affirmant que vous étiez totalement new-yorkais.
Vraiment ? Je ne vois vraiment pas ce qu'il a voulu dire. Je me demande bien...

Peut-être est-ce lié au fait que vous êtes un trio comme le Blues Explosion de Jon Spencer, eux aussi originaires de la " grosse pomme "...
Mais il n'y a pas qu'à New York que les trios remportent le même succès ! Si les trois personnes s'entendent bien entre elles, c'est le son le plus sauvage qui soit. A quatre, le son est plus rond, plus policé. Mais n'être que trois demande beaucoup plus d'attention de la part des musiciens, quand l'un s'arrête, il n'y en a que deux pour
continuer. Alors qu'à quatre, c'est deux contre deux.

A trois, c'est deux contre un ?
Non, c'est chacun pour soi, ensemble. Chacun fait son truc sans pouvoir se reposer sur ce que fait un autre. Il n'y a pas de paire comme quand on est quatre. Un trio, c'est à la fois la formule la plus extrême et la plus intense. Il ne faut pas avoir froid aux yeux.

Vous faites souvent référence à la culture française, que ce soit en reprenant Gainsbourg ou en incluant même un passage en français sur votre dernier album. C'est quelque chose qui vous intéresse réellement ?
Je suis très influencée par certains compositeurs de musique de film français : Georges Delarue, Michel Legrand... C'est tellement mélodique. Michel Legrand, je trouve ça magnifique. Il a une telle liberté dans ses compositions... Et Gainsbourg, bien sûr. Même maintenant, il reste très actuel, ce qui montre encore une fois combien il était en avance sur son temps.

Ce n'est donc pas un hasard si on vous retrouve en première partie de Dominique A. Comment s'est fait cette rencontre ?
C'est lui qui nous a proposé de jouer en première partie de son concert parisien, et même si ça ne tombait pas très bien par rapport à notre programme, nous voulions vraiment honorer cette invitation. Et on ne regrette pas une seule seconde d'avoir accepté.

Comment as-tu découvert sa musique ?
A l'époque de La Mémoire neuve, un disque qui m'a tout de suite plu. Quand s'est présentée l'opportunité de jouer avec lui sur certaines dates, on a tout de suite dit oui. Quand nous sommes en France, nous préférons tourner avec un artiste ou un groupe français plutôt qu'avec un autre groupe américain. Par le passé, nous avons déjà eu l'occasion de jouer avec Diabologum, Prohibition ou Sloy, et ça c'est à chaque fois très bien passé. Par contre, nous ne savions pas que Dominique était aussi populaire en France. C'est une bonne surprise.


Qu'apprécies-tu chez lui ?
J'aime sa musique parce que je suis à même de percevoir qu'elle est la réflexion de ce qu'il est. Quand tu le vois sur scène, tu remarques tout de suite qu'il s'implique beaucoup dans ses chansons, qu'il ne triche pas. Il est pour moi au-delà des styles musicaux. Et c'est ce que j'attends des artistes : qu'au-delà d'un style musical précis, ce soit l'expressivité, l'absence de barrières qui l'emporte.

La personnalité de Dominique A. te rappelle t-elle certains artistes américains ?
Non. Il a quelque chose de très français. Ce serait le diminuer que chercher à le rapprocher de quelqu'un. Par ailleurs, je déteste qu'on nous compare à d'autres groupes, alors je ne vais pas m'y mettre à mon tour.


Je me suis toujours demandé si vous n'avez pas intitulé votre album Fake Can Be Just As Good par réaction à ceux qui vous rapprochaient sans arrêt d'autres groupes - je pense à Sonic Youth par exemple...
Peut être inconsciemment, mais pas du tout à l'origine. Ce titre a une toute autre signification. Je n'aime pas juger en fonction des apparences. Si tu aimes bien quelqu'un et que cette personne te raconte des bobards, tu peux très bien les prendre pour argent comptant et être heureux comme ça. Après tout, qu'est-ce qui te dit que tu en sais plus que cette personne ?

Sur quel critère jugerais-tu du vrai et du faux ?
Le titre de cet album parle de ça, de ne pas juger les gens.

Moi, j'avais compris le titre dans le sens suivant : " nous pouvons être aussi bons que ces groupes dont on dit que nous ne sommes que des copies ".
Ah non, ce n'est pas du tout ce que nous avons voulu dire. Mais en fait, c'est peut-être ça. C'est très cohérent par rapport à ce que je viens de t'expliquer. Je ne vois pas ce qui me permettrait de dire que tu as tort. Peut-être était-ce vraiment ce que je voulais dire (rires)... Peut-être que c'est toi qui as raison et moi qui ai tort. C'est le sens à donner au titre de cet album : qui sait où est la vérité ? Où est le mensonge ?


Entretien paru dans Jade 18 © Philippe Dumez & 6 Pieds Sous Terre, 2001/ Photo Stefano Giovannini