J’ai besoin de faire parler mon corps

Peintre, graphiste, éditrice du magazine Maniac, muse du photographe Gilles Berquet depuis 7 ans, Mïrka Lugosi est une figure incontournable de la scène Fetish française. Ses images jouent avec son archétype physique -corps très mince, visage à la Louise Brooks- qu’elle met abîme sur la scène d’un théâtre surréaliste où l’identité se dédouble et joue à cache-cache avec ses différentes représentations. Son trait maniaque donne une dimension étrangement concrète à ces scènes d’une sensualité vénéneuse où les frontières entre fantasme et réalité s’interpénètrent.

Mïrka Lugosi

JadeWeb : Peux-tu nous parler de ton travail de photographies peintes que tu as réalisé à partir d’images de Gilles Berquet ?
Mïrka Lugosi : Je me suis vraiment concentrée sur ce procédé pendant une durée d’un an et demi/deux ans. Ce n’est pas évident de lier la peinture et la photographie sans que ce soit simplement de la mise en couleur. D’un point de vue technique, mettre de la gouache sur une photo n’est pas facile, d’une certaine façon je grimpe sur ses images avec mes fantaisies. Cela fait ressortir mon côté surréaliste, dont j’ai décidément beaucoup de mal à me défaire. Je suis quelqu’un qui vit dans le rêve... J’ai tendance à trouver mon univers trop fantaisiste et Gilles, lui, n’arrête pas de me dire " mais non, non, au contraire j’aime quand tu rajoutes de plus en plus de choses à toi. " L’idée est qu’il ne faut pas que ce soit des photos de Gilles, mais que ça devienne une image à part entière. Je pense avoir réussi à un moment donné, à avoir rajouté ma propre sensibilité. Quand nous nous sommes rencontrés, nous avons beaucoup travaillé ensemble. Moi je suis arrivée avec d’autres expériences et je me suis livrée entièrement à Gilles, à son appareil photo, nous avons beaucoup travaillé, de manière très proche. Cela fait maintenant 7 ans que nous vivons ensemble dans un lieu, où nous réfléchissons et nous travaillons ensemble. Notre vie et notre travail sont complètement mêlés, c’est pour ça que je me suis permis de me réapproprier ses images, qui étaient nées finalement de notre rencontre, de notre vie partagée, de notre rapport à la même culture, aux même influences.

Deux photos peintes de Mïrka Lugosi (cliquez dessus pour aggrandir)

En tant que dessinatrice, tu utilises la photographie ?
Je ne suis pas une grande dessinatrice, je n’ai pas un talent prononcé pour le dessin pur, j’ai toujours travaillé en me servant de la peinture comme source d’inspiration, puis j’ai découvert des photographes qui m’intéressaient. La photographie comme représentation de la réalité ne m’attire pas, mais par contre quand elle commence à ressembler à de la peinture, là ça m’intéresse. Je tiens plein de cahiers pour entretenir mes idées et la photographie me sert de base de travail. Je l’utilise comme déclencheur, comme point de départ. Mais si elles sont trop fortes les photographies ne peuvent pas m’inspirer.
Un moment j’ai travaillé avec un garçon qui était un collectionneur fou d’images. Par exemple, il découpait toutes les femmes qui étaient dans la même position, et après on mélangeait ces images, on changeait les têtes, puis les bras, les jambes, on les démontait et on les remontait entièrement, différemment. Je crois que je me suis un peu perdue là-dedans, je préfère ce que je fais maintenant. Je cherche d’autres manières de faire. Je m’acharne même d’une façon que l’on pourrait considérer comme complètement maladive, et Gilles me donne des conseils pour me dire comment se placent les jambes, comment se place une main. Je crois que j’essaie de contourner mon côté naïf.

Le réalisme "photographique" est quelque chose que tu cherches à atteindre ?
J’ai beau regarder une photo pendant des heures et me mettre ensuite à dessiner. Cela finit toujours par produite une espèce de distorsion. Je crois qu’un moment donné je me suis fourvoyée dans mon métier d’illustratrice de presse, en prenant trop de casquettes. Pendant une période mon travail était étiqueté " pin up " -au moment où je travaillais à partir de photos, justement, où je devais décalquer, reprendre. Ce monde naïf, mal foutu, c’est beaucoup moins intéressant pour moi, alors que là en partant directement de photographies, il se produit une sorte d’évidence où je me dis : ma vérité, elle est là, c’est moi qui la capture, en peignant par-dessus, d’une manière non photographique. Et puis je me suis amusée et j’ai beaucoup appris sur l’anatomie, à force de devoir réancrer des jambes, des bras. Il s’agissait de resculpter l’image. Je suis partie de photos où il n’y avait presque rien, Gilles me faisait des tirages très gris, très pâles. Par exemple la photographie du carton d’invitation, je lui ai demandé un tirage spécifique. Il est gris pâle et je l’ai entièrement remodelé. A la base je ne suis pas quelqu’un qui a une excellente maîtrise de l’anatomie, et cela m’a permis d’apprendre, de progresser. Et c’est vrai que j’ai eu du plaisir à partir d’autre chose que la feuille blanche. J’aime bien dessiner, mais je n’aime pas que dessiner. En fait ce que j’aime, c’est traiter les documents, et toute la période où j’ai travaillé sur les photographies repeintes, ça a vraiment été révélateur d’une autre manière de générer un univers, en jouant avec la lumière, avec des objets, un corps. Je viens de m’acheter un ordinateur, je ne sais pas encore ce que ça va devenir, pour l’instant, j’apprends.

Que représente ton travail de modèle ?
Le dessin ne me suffit pas, j’ai besoin de faire parler mon corps ! C’est vrai, je ne pourrais vraiment pas me contenter de rester devant une feuille, j’ai besoin de faire autre chose, je ne sais pas, j’aurais pu être danseuse. J’ai d’autres choses à exprimer et la photo est là pour ça, elle me permet d’exprimer d’autres facettes de moi-même. Gilles est excellent pour ça, dans le sens où déjà nous sommes amoureux. Je lui donne mon corps, mon âme, tout, je lui donne ma personne entière. Ensuite, les femmes qui viennent travailler avec Gilles, pour elles c’est comme une sorte de thérapie, de je ne sais pas quoi, mais c’est magnifique. Lorsque tu pose pour lui c’est quelque chose de toi-même que tu donnes, ce qui apparaît sur la photo est de l’ordre de l’échange. Il y a un profond rapport de confiance, tu peux te laisser aller à montrer tout, sans gêne de rien, c’est un territoire magique. Je pense que c’est pour ça que je lui ai donné autant. Je crois que ces photos réussissent à faire passer quelque chose de moi qui soit profond, qui est très intime, qui est de l’ordre de la pensée.

Exposition Mïrka Lugosi - 11 janvier- 28 février 2002 - Vernissage vendredi 11 janvier à partir de 20 h
Marquis, 22 rue Terme 69001 Lyon.

Programme 2002
1er mars - 15 avril Caroline Sury
en avril, La Musardine Lyon expose Anne Van Der Linden
Mi avril- 31 Mai Danny Steve

Entretien © Lionel Tran, le 6 décembre 2001 à l’occasion de l’exposition Gilles Berquet à La Musardine, Lyon | Photo de Philippe Accary & Valérie Berge
images © Mïrka Lugosi