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Dans ses carnets autobiographiques — sublimement tendres, dans lesquels on voit un Sfar papa gâteau —, il note : "Regarder les êtres tels qu'ils sont, et non comme nous sommes enclins à les voir. Il est urgent d'apprendre à regarder. Il n'est meilleure méthode de regard que le dessin." Ou encore : "Le dessin fait voler en éclats les chimères philosophiques et littéraires qui nous séparent des choses. On entre en dessin comme on briserait une glace. On y découvre que l'autre n'existe pas, que les êtres et les choses ne sont pas délimités. Que nous ne sommes qu'un bain de formes. Aussi sûrement que la poésie d'Henri Michaux, le dessin nous renseigne sur ce que nous sommes." Bref, " le dessin signifie juste : regarde avant d'ouvrir ta gueule". Aussi n'y a-t-il pas de Sfar plus heureux que "quand un enfant (lui) demande non pas de (ses) nouvelles, mais comment va Petit Vampire". C'est ainsi qu'il a décidé de mettre un terme à ses carnets. Par ennui peut-être. Par respect pour ses enfants qui grandissent aussi. Par manque de temps surtout. Et puis parce que "j'ai toujours placé mes récits d'imagination bien au-dessus de mes carnets, qui, d'un point de vue dramaturgique, sont infiniment plus pauvres qu'une fiction". Ne jamais sortir du registre du divertissement. S'adresser au plus grand nombre. "C'est pas populiste, ça relève de la courtoisie. Je ne fais pas l'apologie d'une pensée simple ou simplifiée, mais il n'y a rien à perdre à essayer de la rendre intelligible." Alors, il s'efforce d'avoir une narration compréhensible — récitatifs en haut de case, vignettes carrées bien dessinées, etc. — pour que tout le monde — même, et surtout, les non-spécialistes — puisse le lire. Il se félicite d'ailleurs du regard sur la bande dessinée qui a évolué depuis quelques années. Et du public aussi, qui s'est largement féminisé et se confond de plus en plus avec celui de la littérature générale. Idem avec "Bayou", la collection de bande dessinée qu'il vient de lancer chez Gallimard jeunesse. "C'est le retour de la grande aventure en BD, annonce Sfar. Nous offrons aux auteurs un espace d'une centaine de pages, pour qu'ils se sentent à l'aise. Qu'ils puissent s'embarquer dans de longs récits — lisibles par tous — et s'amuser avec les couleurs. Nos auteurs viennent d'Italie (Gipi), de Côte d'Ivoire (Marguerite Abouet), voire de France (Morgan Navarro). Ils sont de cette génération qui ne met plus de barrières entre les illustrateurs, les peintres et les dessinateurs." Dans cette collection, il sort le premier tome d'une de ses nouvelles séries : "Klezmer". Sorte de réponse ashkénaze au Chat du rabbin, les héros de "Klezmer" sont presque tous juifs, même s'ils "passent plus de temps à jouer de la musique qu'à penser à Dieu", explique Sfar. "La mémoire, ça ne sert pas à jouer les victimes ou à exiger des égards ou des réparations. Savoir, c'est une fin en soin. Ceux qui veulent que ça serve à quelque chose n'ont pas de conscience et méprisent leurs morts. A la rigueur, on peut chanter de vieilles chansons. Fidèle à cette idée qu'il vaut mieux pratiquer des activités inutiles qu'entreprendre des actions néfastes, je mets mon souvenir dans des chants klezmer. Il est mieux là qu'ailleurs." La musique, Sfar la pratique en dilettante éclairé. Après l'harmonica, l'ukulélé et la guitare, il apprend aujourd'hui à jouer de la mandoline. "La musique me rend joyeux. C'est très agréable de débuter, de cultiver le statut d'élève — ce que je ne peux plus me permettre en dessin, j'aurais l'air couillon", explique-t-il. Avant d'ajouter : "Ce qui ne veut pas dire que je n'ai pas de maîtres." Les siens se nomment Fred, Pratt, Schultz. Ou encore ceux qu'il appelle "les jazzmen du dessin" : Sempé et Quentin Blake — le génial illustrateur des ouvrages de Roald Dahl, — qui lui a récemment ouvert les portes de s on atelier londonien. Il aime les cartoonists du New Yorker, qui lui ont appris à laisser du blanc entre les traits. Là encore, Sfar préfère, au bien dessiné, le dessiné juste. "J'aime qu'on soit captivé, ajoute ce fan de la série américaine Les Soprano. Mais je ne suis pas là pour qu'on me dise que je dessine bien. Je me sens d'ailleurs plus concerné par des considérations de metteur en scène ou d'acteur que de peintre." Lui, "l'anxieux, l'exilé, celui qui a toujours besoin d'écrire pour se faire aimer", va à présent pouvoir rentrer dans " (sa) maison". Retrouver sa femme, et regarder le tout nouveau DVD d'Harry Potter avec ses enfants : "Avant eux, j'étais dépressif. Maintenant, je suis juste fatigué", confie-t-il, sourire aux lèvres. Avant d'ajouter : "On arrête d'être le héros de sa propre histoire, et c'est très bien." |
Emilie Grangeray Article paru dans l'édition du 23.12.05