Joann Sfar

"Il est urgent d'apprendre à regarder"

LE MONDE DES LIVRES | 22.12.05 | 16h30  •  Mis à jour le 22.12.05 | 16h30

 

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Il en a visiblement ras la casquette — qu'il porte noire aujourd'hui, comme le reste de ses habits — de parler de lui. Qu'on parle de lui. Qu'on le raconte à longueur de colonnes. Et tout ça pour dire quoi ? Les mêmes choses : un papa avocat-sépharade-observant et une maman ashkénaze qu'il a perdue à trois ans et demi. Pas étonnant, dès lors, qu'il soit las de rejouer la même tragédie depuis Le Chat du rabbin.

 

Joann Sfar est l'auteur de quelque cent dix albums. Voici une sélection de ses derniers titres :

"Klezmer", La Conquête de l'Est (tome I), Gallimard jeunesse, 136 p., 15,90 euros.
"Pascin", La Java bleue, éd. de l'Association, 74 p., 23 ¤ (Pascin : les 6 premiers épisodes en un seul volume, éd. de l'Association, 192 p., 23 euros).
Petit Vampire part à Tokyo (tome VII), éd. Delcourt, 48 p., 8,90 euros.
"Le Chat du rabbin" tome IV, Le Paradis terrestre, Dargaud, 48 p., 9,80 euros.
Le tome II de "L'Homme-arbre", Maison étroite, doit paraître en janvier chez Denoël graphic (216 p., 20 euros).

Or, le jour de cette rencontre, Joann Sfar, d'ordinaire bavard, était plutôt bougon. Ce qui est rassurant d'ailleurs : l'homme, génial dessinateur, peut avoir des défauts. Etait-ce parce qu'il était un peu malade — à la limite de vomir en fait — car la veille il avait — un peu — forcé sur la bouteille ? Ou parce qu'il a un côté sale gosse, capable du meilleur comme du pire ?

Il y a chez Joann Sfar un humour potache qu'on le soupçonne de cultiver parfois à outrance par peur de passer — comble de l'horreur ! — pour le garçon brillant qu'il est aussi, lui qui a eu mention très bien au bac. Mais, chut ! De commentaire biographique, il n'en veut plus. L'héritage, oui. Les racines, non. Ainsi pourrait-on résumer le credo de celui qui a la métaphore végétale facile — ce n'est pas pour rien qu'il a écrit L'Homme-arbre. Et puis si, dit-il, il y a chez lui "un côté magasin de souvenirs" — qu'il aime bien au demeurant —, il estime avoir "suffisamment payé tribut aux morts. J'ai une vie infiniment plus joyeuse et plus contemporaine que ce qu'on peut lire sur moi. Mon quotidien, c'est : être réveillé tôt par les gosses, aller bosser dix heures dans un café, et après m'amuser avec mes copains".

Alors voilà, en accéléré, le résumé de sa vie pour ceux qui auraient raté les épisodes précédents.

Né à Nice en 1971, Joann Sfar se met à dessiner très jeune. Besoin de remplir le vide ? Façon de nier le deuil ? Ne lui faites pas l'injure d'une psychanalyse, même de bas étage, il n'a que peu de sympathie — et c'est peu dire — pour la discipline. Enfant, on l'occupe beaucoup — tennis et cours d'hébreu. Il s'ennuie ferme. Dessine encore davantage. A 15 ans, il commence à envoyer son travail à divers éditeurs. Encaisse les refus. Poursuit ses études (de philosophie). Monte à Paris et intègre les Beaux-Arts. Se passionne pour les cours de morphologie. En 1994, trois éditeurs acceptent de le publier. Ce sera d'abord Noyé le poisson, aux éditions de L'Association. Depuis, impossible de le suivre : Joann Sfar a dû signer quelque cent dix albums chez une dizaine d'éditeurs. "Avoir dix projets en même temps, c'est plus facile", assure-t-il. Soit. De l'enseignement juif et philosophique, on pourrait dire qu'il a gardé le goût de la contradiction et de la contestation, un certain rapport à la langue et à la lettre. Un certain goût pour le cosmopolitisme aussi, que cela soit dans ses lectures — d'Alexandre Dumas à Albert Cohen, de Romain Gary à Isaac Babel, découvert récemment —, ou dans ses amitiés.

Justement parlons-en des amis, ou plutôt laissons-les parler. Cela fera des vacances au petit Sfar, qui en a marre de se répéter. Il y a d'abord Fabien, le copain de vingt ans : "Joann ressemble beaucoup à ses livres : brouillon, impatient. Il est capable de faire six bars dans la même soirée. S'il ne se passe rien, il va faire le clown, n'importe quoi pour provoquer une réaction." Pour le dessinateur Edmond Baudoin, qui le regarde évoluer depuis ses débuts, "Joann est d'une grande intelligence, d'une grande culture. Il a une boulimie de beaucoup. Comme beaucoup de jeunes. Sauf qu'il en est capable." Amitié plus récente, celle de Mathias Malzieu, l'un des membres du groupe de rock Dionysos. Il a découvert le travail de Sfar par Petit Vampire, que des amis lui ont offert : "J'ai une culture BD qui est proche de zéro, mais là j'ai accroché grave. J'ai tout acheté. Pareil avec Grand Vampire — qu'ils ont le projet de monter ensemble en comédie musicale. Il sait mettre en ambiance, raconter des histoires à l'ancienne. C'est quelqu'un d'extrêmement brillant, mais qui n'a pas peur de l'émotion. Ni d'être populaire et drôle. Son humeur est un peu à l'image du climat de montagne : changeant, en un rien de temps."

On pourrait ajouter : lucide, mais pas cynique. Grave parfois, drôle souvent. Tendre, toujours ou presque avec ses personnages — qu'il aime, comme Tardi, regarder vieillir et évoluer au fil de ses séries. Farfelu, certes — il pousse souvent les choses à bout — mais rigoureux — il faut que cela se tienne. Feuilletoniste dans l'âme, Joann Sfar aime balader le lecteur d'une histoire à l'autre et lui asséner, de temps à autre, des coups de poing en appuyant là où ça fait mal. Ne pas délivrer de message — il a horreur de l'écrivain-gourou, pourvoyeur de vérité — mais mettre en présence des modes de pensée différents. Fuir le manichéisme et pousser à l'autocritique. "Le dessin, c'est une observation sans le filtre trompeur des mots, notait-il dans Ukulélé (éd. de L'Association, 2003). Quand on a nommé un objet, on a l'impression de le connaître. Le dessin, explique-t-il, c'est une manière de se remettre face au réel en permanence. Le mot se comporte trop comme un policier qui a attrapé son coupable." Aussi estime-t-il que c'est un "non-sens absolu de demander à des écrivains d'aller participer à je ne sais quelle oeuvre de charité, alors que ce qu'ils font de mieux, c'est leurs livres. On n'a pas besoin de mettre un badge".

Il faut dire que depuis le succès du Chat du rabbin, on a tendance à faire de Sfar le "juif de service" : "A l'instar de Zelig, mon héros favori, je me transforme de plus en plus souvent en rabbin ces temps-ci." Lui qui déteste le communautarisme a fini par se sentir mal à l'aise devant cet enthousiasme soudain. Et cela même si, comme le souligne très justement le comédien et écrivain Fellag, ce "chat iconoclaste (...), par sa révolte contre les intolérances, sa remise en question de l'absurdité de certains dogmes qui sont de véritables étouffe-monothéistes, nous apprend à regarder la vie avec humour et philosophie".

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