Joann Sfar est l'auteur de BD le plus prolifique du moment.
Et ses créations,
du Chat du rabbin à Petit Vampire, sont autant de succès. Rencontre
Son nom se chuchotait jusqu'ici comme un secret. Joann Sfar est
désormais le leader de la nouvelle vague de la bande dessinée depuis le
succès de sa série Le Chat du rabbin (450 000 exemplaires vendus au
total depuis 2002), dans lequel un chat d'Algérie du début du siècle
dernier étudie le Talmud pour séduire la fille de son maître. Et celui
de Petit Vampire (120 000), qui retrace l'amitié imaginaire d'un jeune
orphelin et d'un gentil vampire, et dont la version américaine fait un
malheur. Ou encore de Grand Vampire, une love story inspirée du Golem,
et de Donjon, série marathon de heroic fantasy parodique initiée avec
son meilleur ami, Lewis Trondheim, et dont 300 volumes sont prévus.
Niçois,
34 ans, amateur de blagues, de thé et de musique country,
anxio-dépressif, agoraphobe, titulaire d'une maîtrise de philo et d'un
diplôme des Beaux-Arts, Sfar insuffle à ses albums, tendres et colorés
comme des bonbons Haribo, une rhétorique éloquente, la magie des contes
hérités d'une famille mi-séfarade, mi-ashkénaze, et un humour qui
navigue entre La Guerre des boutons et Woody Allen. Toujours à l'heure,
toujours pressé, il parle comme dans ses bédés: des images, des gros
mots, une pensée... Ce jour-là, il flotte dans l'air de ce Café de
Paris des sourires et de la gourmandise lorsqu'il sort de son sac à dos
le carnet consacré au tome II de sa bédé Klezmer et une palette
d'aquarelles de Saint-Pétersbourg. Voilà Joann tout entier, qui
renverse de l'eau dans le cendrier, trempe son pinceau et attaque les
couleurs en se racontant.
Depuis 1994, vous avez publié plus de 110 albums. Ce record donne le vertige.
Je
ne fais que cela de mes journées: dessiner, inventer des histoires,
retrouver les personnages que j'ai créés. Leurs petites voix me parlent
dans la tête. A cause de cette production pléthorique, certains pensent
que je suis désinvolte. Au contraire. Je travaille beaucoup la
structure de mes récits. Et je suis un vrai casse-couilles avec les
imprimeurs, les graveurs...
Comment s'élaborent vos livres?
Regardez.
[Il feuillette le carnet.] Je place d'abord l'ensemble des bulles et
des textes. Ensuite, je dessine au fur et à mesure à l'encre de Chine
en laissant des doubles pages vierges toutes les deux pages pour
dilater l'action en cas de besoin. En fait, j'enfile les idées comme
des perles tout en restant collé à mon sujet. C'est une méthode qui me
vient de mes études de philo et dont certains penseurs anglais sont à
l'origine, paraît-il.
D'où est née l'idée du Chat du rabbin?
Ce
chat, Imhotep, existe. Je l'ai acheté en Thaïlande et il m'avait
inspiré spontanément un titre et un thème que je situais au départ dans
un village d'Europe de l'Est. Et puis, j'ai vu La vérité si je mens,
que j'ai trouvé merveilleusement écrit tout en regrettant son aspect
caricatural. J'ai alors déplacé l'intrigue en Algérie, pour rappeler
que les juifs séfarades ont amené la philosophie grecque dans la
tradition juive et aussi la kabbale, une version éclairée de la
mystique juive. Je m'identifie vraiment à cet animal iconoclaste et
ironique, qui est un archétype de la dramaturgie comme Scapin, Gavroche
ou Renart. Et je tiens aussi un peu du rabbin: d'ailleurs, ma femme
m'affirme qu'il a mes pieds et mes mains.
Il y a donc un peu de vous dans tous vos personnages?
Oui
et non. Car je n'ai pas de doctrine à vendre ni de vision particulière
de l'existence. Ce qui m'intéresse par-dessus tout, c'est de percer le
mystère des autres, d'être désarçonné. Le besoin d'étonnement est une
autre chose qui me reste de la philosophie.
Comment avez-vous vu l'explosion de la «nouvelle bande dessinée»?
A
la différence de beaucoup, je crois que la grande surprise, dans la
bédé actuelle, c'est son succès commercial et non la prétendue
modification d'un genre, d'un format, d'une narration... Tout existait
déjà dans les comics américains des années 1930, chez Tardi ou chez
Pratt. En revanche, l'arrivée en masse d'un public féminin a apporté de
nouveaux sujets, généralement abordés dans les romans. Par exemple,
j'inscris mes héros dans un projet biographique: ils se marient, ont
des enfants, vieillissent avec moi, meurent...
La mort est d'ailleurs un de vos thèmes majeurs...
Dans
mes interviews, je reviens souvent sur la perte de ma mère, quand
j'avais 3 ans. Je n'ai pas vécu cette disparition comme une tragédie
unique ou un événement qui me rendrait différent des autres, mais elle
m'a rendu sensible au sort commun. La présence de la mort dans mes
histoires n'est jamais au service de la morbidité, toujours du côté de
la vie. Mes vampires, mes fantômes et autres créatures d'outre-tombe
mangent beaucoup, chantent... Il n'y a pas de scènes horribles. Mais
des petites tristesses, sans doute. Une mélancolie. Le goût du mélo.
Pas du pessimisme ni du nihilisme... En étudiant la morphologie, j'ai
assisté à des autopsies. Cela ne m'a pas aidé à mieux dessiner des
cadavres, mais à mieux regarder les petits enfants, les arbres, les
fleurs...
Dans un monde saturé d'images, la bande dessinée a-t-elle encore une fonction?
Oui,
pas forcément par ses thèmes, mais dans sa possibilité d'enseigner à ne
pas être victime de l'image. Le lecteur a un réel pouvoir sur le
déroulement de la narration. Il s'arrête sur un dessin, l'analyse, le
décode. Le conte a aussi une vertu subversive. Faire comprendre que la
révolte peut emprunter le chemin du livre donne envie de lire.
Un auteur de bédé est-il fétichiste?
Oui,
dans le sens freudien. Aimer la bande dessinée, c'est tourner les pages
comme on soulèverait les jupes des filles. C'est l'insoutenable plaisir
toujours remis à plus tard, puisque tout repose sur le fameux «A
suivre». Quant au fétichisme des objets, moi, j'ai besoin de
l'agitation du monde autour de moi pour attraper le «chiffre esthétique
de l'existence» dont parlaient mes professeurs. Alors, je travaille au
hasard des cafés.
Petit Vampire a été
adapté en dessin animé sur France 3. Grand Vampire va devenir une
comédie musicale coécrite avec Mathias Malzieux, du groupe Dionysos.
Vous préparez Le Chat du rabbin en pièce de théâtre avec des membres de
l'équipe du Cirque du Soleil. Que représentent pour vous ces nouveaux
champs d'action?
Des petits bonheurs. Mais tout me ramène
toujours au livre. Je ne désire pas qu'on parle de moi autrement que
comme un auteur de bandes dessinées. Ce n'est pas un hasard si je cite
sans arrêt Pratt et Tardi. Ma seule ambition est de leur ressembler.
Derniers albums parus:
Le Chat du rabbin. Tome IV. Le Paradis terrestre (Dargaud). Petit
Vampire et le rêve de Tokyo (Delcourt). Klezmer. La Conquête de l'Est
(Gallimard Jeunesse). L'Homme-Arbre. Vol. 2 (Denoël Graphic). En DVD:
coffret Petit Vampire (Wild Side).