Joann Sfar

"Le bulleur boulimique"

TELERAMA | 26 Janvier 2002

 

 

Dessinateur et scénariste, Joann Sfar, Niçois nourri de philo et de culture talmudique, a signé cinquante albums de BD. A travers son chat et son mousquetaire, c'est de lui qu'il parle.

 

Avec son grand manteau et son chapeau en tweed à double visière, il a des airs de Sherlock Holmes ou de Philéas Fogg. Enquêteur et aventurier, c'est un peu ce qu'il est, à sa manière. Joann Sfar est auteur de bandes dessinées. Un jeune homme de 30 ans à l'allure débonnaire, joyeux et terriblement tchatcheur. Son cerveau doit avoir quelque chose d'un accélérateur de particules, car il enchaîne les idées avec fulgurance. Aussi à l'aise dans l'humour potache que dans le maniement de concepts philosophiques, il est l'une des figures montantes de la BD, certainement un futur « classique ».

Son nom est une déclinaison du mot sofer, qui signifie scribe en hébreu. Et ça lui va bien. Car Joann Sfar écrit beaucoup d'histoires. Tellement, même, qu'il n'a pas le temps de toutes les dessiner, et en confie à d'autres. En sept ans ­ sa première BD a été publiée en 1994 ­, il a écrit et/ou dessiné cinquante albums. Des histoires de mousquetaires, d'heroic fantasy, de vampires, de fantômes, de golem, la biographie imaginaire du peintre Pascin... Des histoires tragiques et burlesques, épiques et quotidiennes, des récits littéraires à la dialectique sensible et bourrée de vivacité. Le premier tome de son Minuscule Mousquetaire est en lice pour l'Alph-Art du dialogue, décerné cette semaine au festival d'Angoulême.

Dans l'appartement classique et blanc d'un petit immeuble parisien, la pièce qui lui sert d'atelier détonne. Tout est bleu. Murs et plafond. Chacun leur ton. Impression d'être entre ciel et mer. Une manière pour Joann Sfar de retrouver un peu de la lumière de Nice, où il a grandi, élevé par ses grands-parents et son père avocat ? Quand il parle de ce dernier, Joann Sfar dit toujours « mon papa ». Il dit aussi qu'il est la seule personne qu'il ne parvient pas à glisser dans ses bandes dessinées, souvent peuplées de parents et d'amis. Les liens sont trop forts. « Il a été mon papa et ma maman en même temps. »

La mère de Joann Sfar est morte quand il avait 3 ans. Elle s'appelait Liliane ­ comme l'amoureuse de la momie Imhotep dans La Fille du professeur, dont Joann Sfar a signé le scénario (1). Son père, ses grands-parents, n'ont pas su lui dire la vérité : « Pendant deux ans ils m'ont laissé croire qu'elle était partie en voyage. Pour combler son absence, je me suis mis à dessiner de manière obsessionnelle, compulsive. » Un jour, enfin, son grand-père maternel, médecin, résistant pendant la guerre et aide de camp de Malraux, décide de mettre fin au mensonge. A 5 ans, le môme tout brun à la bouille toute ronde serre plus que jamais son crayon dans sa main et invente encore davantage d'histoires. Inconsciemment, il sait déjà qu'il sera auteur de bandes dessinées. « Je n'ai pas le courage de suivre une psychanalyse, mais je lis beaucoup de bouquins sur le sujet. Dans le dessin, il y a une façon de nier le deuil. Tu fais apparaître des fétiches, des totems, tu contrôles toi-même ce qui va se passer. C'est extrêmement rassurant. » Il évoque aussi Chagall, « qui voulait peindre tous les juifs sur ses toiles, pour les emmener et les mettre en sécurité ». Joann Sfar sait que sa frénésie est une manière de remplir le vide de ces deux ans, de « cette histoire qui [lui] a toujours manqué ». Cette histoire d'amour qu'il ne cesse de prolonger dans ses bandes dessinées : « Ma chance, dit-il en riant, c'est d'avoir trouvé un débouché professionnel à ma névrose et une justification sociale à mon hystérie. Je suis peut-être l'auteur le plus travailleur, mais le mec le plus paresseux. Si je n'avais pas dessiné, j'aurais été un branleur. »

Enfant, Joann Sfar est l'objet de toutes les attentions familiales et attise l'intérêt de ses petits camarades. Aujourd'hui encore, dit-il, « mon plus gros moteur, c'est de faire marrer mes copains. Là, je suis content ». Il est capable de maintenir captif son auditoire pendant les deux heures d'un trajet en train, mais incapable d'aller acheter une Cocotte-Minute sans être accompagné. « C'est son côté Roi-Soleil qui aime être entouré », rigole Marjane Satrapi, sa grande copine. Lui dit qu'il n'a « jamais été un gamin triste. J'étais plein de vie, parce que, quand on est confronté ainsi à la mort, on se dit qu'il n'y a pas de temps à perdre. Je déteste l'imagerie de l'orphelin, forcément malheureux et mélancolique ».

Son enfance est nourrie de la laïcité française ­ école publique ­ et de l'héritage culturel juif ­ Maghreb côté paternel, Europe de l'Est côté maternel. Pendant sept ans, il apprend l'hébreu et les préceptes de la Loi mosaïque dans la Torah : « De 8 heures à 12h30, tous les mercredis et dimanches. Je n'ai jamais connu de grasses matinées jusqu'à ma bar-mitsva, à 13 ans ! » Et comme il est plutôt du genre bon élève qui retient bien les leçons, quand il rentre chez lui, le fils interroge naïvement le père : « Pourquoi la Loi dit qu'il faut manger casher et qu'on ne la suit pas ? ­ Mais tu as raison mon fils, dorénavant nous mangerons casher. » Aujourd'hui, à propos de la religion, il dit : « Je ne suis pas absolument croyant, mais je n'ai pas l'orgueil de l'athée. J'ai besoin de quelqu'un à qui dire merde ou merci. »

Et puis, il y a la philo, « qui va de pair avec l'enseignement juif, où l'on apprend à discuter, à dialoguer, à contester ». Un jour, à peine adolescent, il entend parler de Kafka. « C'est qui ? c'est quoi ? » demande-t-il. « C'est pas pour toi.» Joann Sfar ne supporte pas. « J'ai toujours eu un côté infantile, mais je ne suis pas un imbécile. » Alors, il lit La Métamorphose et Le Procès, et puis l'Introduction à la psychanalyse, de Freud, et découvre Le Banquet, de Platon. Révélation. « C'est plus facile à lire et beaucoup moins chiant que Balzac ou Stendhal, parce que ça te parle de toi. » Après le bac, histoire de poursuivre des études sérieuses qui rassurent la famille, il passe une maîtrise de philosophie à Nice... tout en étant aux Beaux-Arts de Paris.

Dans Socrate le demi-chien dessiné par Christophe Blain ­ et Le Chat du rabbin, ses deux nouvelles séries (il en a une douzaine en cours), dont les premiers tomes viennent de paraître, il est bien sûr question de philosophie... et de judaïsme. Le Chat du rabbin est même une autobiographie cachée et rêvée : le chat qui veut faire sa bar-mitsva, c'est lui ; et la fille du rabbin dont le chat est amoureux, c'est sa maman.

Tout à coup, dans la pièce-atelier, entre ciel et mer, surgit l'auteur des miaulements rauques qui résonnaient dans l'appartement. Ondoyant, magnifique avec ses grandes oreilles, ses yeux verts et sa tête particulière de chat oriental. Mais c'est le chat du rabbin ! Dans le livre, il n'a pas de nom, dans la vraie vie, il s'appelle... Imhotep, comme la momie de La Fille du professeur. Lire les albums de Joann Sfar, c'est, sans le savoir, connaître sa vie, ses proches et ses interrogations. Il dit sur un ton grave : « Ma première préoccupation était de ne pas être mal aimé. Aujourd'hui, c'est de ne pas être mal compris. »

« J'aime la profondeur avec laquelle Joann Sfar aborde ses thèmes favoris, tout en restant truculent et ludique, explique Jean-Christophe Menu, son premier éditeur avec L'Association, et auteur de BD lui-même. Il fricote avec la mort et l'amour. Il est l'un des rares auteurs à parler de sexe sans être vulgaire et à se mettre dans la peau des femmes. C'est un chaman, il sait rendre ses personnages vivants. » Aventures d'un mousquetaire gascon, histoires d'un grand vampire tout tendre ou enquêtes d'un étrange chirurgien écossais et de son ami inspecteur de police lithuanien, Joann Sfar a créé un univers dense et touffu. Derrière son aspect disparate, l'ensemble révèle une réelle cohérence. La plume est vive et agile. Recherche de la justesse et de l'expressivité du geste, pas de l'exactitude du trait. Une atmosphère luxuriante se dégage de son coup de crayon baroque et tremblé. Et quand tout à coup, au détour d'une case, Joann Sfar prend le pinceau, le dessin devient plus charnu, plus sensuel : « J'improvise. C'est une question de sensation. J'aime que plusieurs styles coexistent. Ça permet de varier les rythmes de la planche. » Il appelle ça « le jazz de la BD ».

« Ben !? Ils sont passés où mes carnets ? » Joann Sfar fouille dans les tiroirs des trois vieux bureaux en bois, qui côtoient dans la pièce-atelier la télé 16/9e et l'ordinateur que sa webcam fait ressembler à un cyclope. Cahiers de croquis et banals blocs-notes livrent alors la vie baladeuse de leur propriétaire : un arrêt dans un café, une promenade avec sa petite fille au Jardin des Plantes, un voyage à Edimbourg. Assis sur le parquet, feuilletant les pages, Joann Sfar commente et analyse ses esquisses ou ses écrits. « Tiens, ça, c'était juste à la naissance de ma fille. Je voulais vite lui raconter des choses, au cas où je mourrais le lendemain. Sa présence me fait du bien. J'ai arrêté d'être le centre de mon existence. »

Propos recueillis par Cécile Maveyraud