"Le
Chat du rabbin", "Petit Vampire" et aujourd'hui "Klezmer" : le
dessinateur Joann Sfar mène de front de multiples séries, pour enfants
ou pour adultes. Des aventures nourries de son histoire familiale,
ponctuées de réflexions décapantes sur le judaïsme et de fines
digressions philosophiques. Le Sfar-système vu par son créateur.
Il y a eu le succès du Chat du rabbin.
Décisif. Ce chat, philosophe espiègle qui veut faire sa bar-mitsva et
est amoureux de sa maîtresse, la belle Zlabya, a conquis des dizaines
de milliers de fans, bien au-delà des amateurs de BD. Il a tendance
aujourd'hui à faire un peu d'ombre à l'oeuvre la plus singulière de la
décennie. Joann Sfar a signé plus de cinquante albums, seul ou en
collaboration, depuis dix ans. Créé une nébuleuse de personnages avec
le même bonheur d'expression joyeuse, un Grand Vampire d'un romantisme démodé, un Petit Vampire en passe de devenir un classique de la littérature « pour gosses », comme il dit, un Professeur Bell échappé de fantasmagories fécondes, et aussi Socrate le demi-chien, héros d'aventures antiques hilarantes, et encore un Minuscule Mousquetaire truculent... Y ajouter le cycle Donjon,
série-fleuve conçue avec son meilleur complice, Lewis Trondheim, qui
est une espèce de cheval de Troie ébouriffant dans un genre, l'heroic fantasy, menacé par une surproduction aussi massive que décérébrée. Et ne pas oublier ses Carnets, où Sfar raconte la vie de Joann au quotidien.
Né en 1971, avec le double héritage culturel juif, séfarade côté père,
ashkénaze côté mère (disparue quand il avait 3 ans), titulaire d'une
maîtrise de philo, ex-élève des Beaux-Arts de Paris, Joann Sfar nourrit
son oeuvre de tout ce qu'il est mais préfère se décrire en raconteur
d'histoires. Une oeuvre ? Plutôt un univers en expansion continue
où se mêlent les figures mythiques et les archétypes, les genres et les
registres, l'humour décapant et la réflexion philosophique.
Ces jours-ci, Joann Sfar publie, dans une nouvelle collection
qu'il dirige, « Bayou » (Gallimard jeunesse), le premier tome
de Klezmer,
brillant récit d'aventures autour de la naissance (complètement
fantaisiste, cela va de soi) de la musique des juifs d'Europe de l'Est
au siècle dernier. Et paraît aussi une truculente Java bleue,
nouvel épisode de la vie (très librement réinventée) de Pascin, peintre
aussi doué que dilettante et érotomane déclaré dans le Montparnasse des
années 20.
A 34 ans, il est, avec quelques autres, à l'épicentre du
renouveau de la bande dessinée. Il adore parler, échafauder des
théories, se sent très à l'aise dans la peau de l'agitateur perpétuel.
« Je ne veux pas être parcimonieux », dit-il. En effet.
Télérama : Que vous a inspiré le succès du Chat du rabbin (450 000 exemplaires vendus) ?
Joann Sfar :
Quand les bandes dessinées alternatives se vendent mieux que les bandes
dessinées grand public, on peut arrêter de faire le jeune rebelle. Mais
le débat sur la distinction entre les deux ne m'intéresse pas beaucoup.
Je me réfère souvent à des gens comme Billy Wilder ou Lubitsch, des
cinéastes intelligents qui s'adressaient à tous. Moi, j'écris pour des
lecteurs de littérature générale qui, à l'occasion, vont être attirés
par une bande dessinée parce que le sujet les intéresse ou les
intrigue. Les lecteurs que je rencontre dans les séances de dédicace
ont beaucoup « bougé » depuis dix ans. Un sur deux est une
nana, et il a tous les âges. Mais mon credo, je le tiens d'un de mes
« papas » dans ce métier, Pierre Dubois : le plus grand
service qu'on puisse rendre au lecteur, c'est de ne jamais penser à
lui. Ne pas chercher à plaire mais ne pas oublier de se faire
plaisir...
Télérama : Comment parvenez-vous à doser si bien gravité et légèreté ?
Joann Sfar : J'aimerais pouvoir répondre que tout est calculé. C'est tout le contraire : l'intuition, chez moi, est décisive. Le Chat du rabbin,
c'est très personnel. Quand j'étais petit, tous les vendredis soir, on
allait chez ma grand-mère paternelle pour shabbat, et elle nous
racontait sa vie d'avant, en Algérie. Il a fallu que j'aie huit ou neuf
ans de bande dessinée derrière moi pour enfin oser m'inspirer des
récits de ma grand-mère. Le fait que le public ait suivi, ça m'a
vraiment ouvert une porte : j'avais confirmation que tout ce qui
avait compté pour moi, dans ma formation, l'enseignement juif, ma
famille, la philo, tout cela, je pouvais le mettre au service d'une
fiction. Quant au mélange de gravité et de légèreté, j'ai un
modèle : je me souviens que ma grand-mère, qui avait vécu des
moments très douloureux - une partie de sa famille est morte dans
les camps -, racontait toujours les choses avec une bonhomie
rigolote.
Télérama : Quelles idées souhaitiez-vous faire passer à travers ce récit ?
Joann Sfar :
Je déteste viscéralement les « messages ». La bonne
motivation quand je suis dans l'écriture, ce n'est pas « je
voudrais en arriver là », mais « ce serait plus drôle si le
personnage faisait ça ». Je n'illustre pas une pensée, je mets en
scène des personnages qui défendent leur point de vue. Et comme je suis
moins talentueux mais plus honnête que Platon, je ne sais pas où cela
va me - et les - mener.
Télérama : Platon est malhonnête ?
Joann Sfar :
Le dialogue platonicien n'a que l'apparence de la dialectique. Platon
sait, dès le départ, où il doit arriver. Et puis il entoure Socrate
d'imbéciles, alors forcément, Socrate l'emporte toujours. Il a raison,
c'est ce qu'il faut faire si l'on veut influencer une société. Je n'ai
pas cette ambition-là, et je serais bien en peine de développer une
doctrine quelconque.
Télérama : Vous avez aussi souvent expliqué que les valeurs familiales ont été chez vous déterminantes...
Joann Sfar :
J'ai été élevé par deux mâles dominants. Mon père et mon grand-père
maternel. Mon père, qui était né très pauvre en Algérie, était partisan
qu'on accorde le même droit de vote aux Arabes et aux Européens. Au
cours de ses études de droit, il s'est fait casser la gueule, il est
resté trois semaines à l'hôpital et il a passé ses examens sous la
protection de deux gendarmes. Il est arrivé en France en 1957. Plus
tard, comme avocat, à Nice, il a réussi à faire mettre en tôle des
néonazis. Pendant un an, on a reçu des menaces de mort, des petits
cercueils par la poste, et, en point d'orgue, ma classe de CM2 a été
mise à sac. Moi, j'étais fier de mon papa, qui, en plus, ressemblait à
Douglas Fairbanks et était un sacré séducteur. Par ailleurs, sans
jamais rien renier de ses traditions, il s'en tenait à une position de
principe très claire : la religion, c'est à la maison, on n'en
fait pas état en dehors.
Télérama : Et votre grand-père ?
Joann Sfar :
C'est une figure plus polémique, plus drôle, plus agitée. Il est arrivé
de Pologne avant guerre, il est devenu médecin. Il a été résistant, a
soigné Malraux dans la brigade Alsace-Lorraine, et il disait
toujours : « J'ai appris l'absurdité de la vie à la
guerre. » Cela lui a forgé un regard assez ironique sur le monde.
Plus érudit que lui, ça n'existait pas, il avait fait des études pour
devenir rabbin, il parlait huit langues. Et lui aussi était un
séducteur de haut vol. Quand on est jeune, forcément, ce genre de
personnage fascine et fait trembler aussi.
Télérama : La philosophie est souvent en filigrane dans vos histoires. Vous avez même illustré Le Banquet, de Platon...
Joann Sfar :
Mon rôle, c'était de faire le couillon dans les marges du texte pour
dédramatiser, car on fait tout, dès l'école, pour que la philo soit
impressionnante, fiche la trouille. Or les philosophes, ceux de
l'Antiquité en tout cas, me parlent de l'homme, donc de moi, et le plus
souvent, à partir d'une expérience de la vie quotidienne. Alors, même
si je ne comprends pas tout, quand je le lis, ça me fait du bien. Mais
je ne veux pas passer pour un charlatan. Je suis à deux doigts de
l'ignorance dans ce domaine. En revanche ça me passionne. Quand
j'entends un type intelligent dire un truc que je n'aurais pas su
trouver, je le mets dans un dialogue et je vois comment le personnage
s'en tire avec. J'ai toujours été plus proche de l'émotionnel baroque
que de la pensée intelligente organisée. Et puis je m'en tiens à ce que
m'a dit un jour Moebius : pour raconter une fiction, il faut être
intelligent et en même temps un petit peu imbécile, car si on est trop
intelligent, on prend de la distance avec ce qu'on raconte, on n'y
croit plus. Et le lecteur non plus.
Télérama : Quand vous mettez une nouvelle histoire en chantier, quel est votre fil conducteur ?
Joann Sfar :
Beaucoup d'auteurs sont des architectes, ils ont un plan, ils savent
comment leur histoire va se terminer avant de la commencer. Moi, je
fais plutôt un travail de jardinier. Je plante une graine, je regarde
comment ça pousse, je coupe, j'élague. Je dis souvent avec un peu de
rouerie que je suis spectateur de ce que je fais. Cela n'exclut pas une
forme de rigueur. On confond, à tort, la créativité avec la fantaisie.
La fiction n'a rien à voir avec le calcul de probabilités : si le
personnage est solide, il ne peut pas dire deux choses, mais une seule.
Télérama : Dans vos Carnets,
vous racontez votre quotidien. Par ailleurs vous avez pris une position
très polémique contre une certaine mode de l'autobiographie en BD. Vous
ne craignez pas le paradoxe...
Joann Sfar : Dans les Carnets,
c'est ma vie, mais ce que je raconte et mets en scène est concerté, il
y a une dramaturgie. Je ne publie pas tout. Prétendre raconter la vie
telle qu'elle est n'est qu'une tromperie. Et puis, on va pas donner un
blanc-seing à quelqu'un sous prétexte que ce qu'il raconte il l'a vécu.
On s'en fout, c'est son problème. Les gens qui « se
livrent », c'est abominable...
Télérama : Que faut-il chercher de vous-même dans votre nouvelle série, Klezmer, qui se déroule dans la Russie du siècle dernier ?
Joann Sfar : Mon goût du récit d'aventures. Klezmer
est une réaction presque colérique de lecteur qui en a marre de ne plus
lire de grande bande dessinée d'aventures ambitieuse, comme en
faisaient Tardi ou Hugo Pratt. Je me suis dit : est-ce que je suis
capable de leur arriver au moins à la cheville ? J'ai relu Les Trois Mousquetaires,
j'ai découvert les livres d'Isaac Babel, que je n'avais jamais ouverts,
et j'ai ressorti de ma bibliothèque les premiers contes de Gogol, Les Veillées du hameau,
des histoires populaires ukrainiennes, teintées parfois d'un évident
antisémitisme. J'avais, profondément, envie de faire un feuilleton
populaire et exigeant au rythme de deux épisodes par an. Trois sont
déjà écrits.
Télérama : On est loin, dans Klezmer, de l'univers du Chat du rabbin...
Joann Sfar : Dans Le Chat du rabbin,
je raconte le quotidien de gens assez heureux qui vivent dans une très
vieille ville les rites d'une très ancienne civilisation, et qui n'ont
guère de raison de se révolter parce que tout se passe dans la
tendresse. Cela reflète ce que j'ai vu, moi, du judaïsme séfarade, la
tolérance, l'ouverture... Klezmer se situe dans une tout autre réalité, c'est l'anti-Chat du rabbin.
On explique que les juifs de Pologne et de Russie ont fui ces pays à
cause des pogroms. C'est vrai. Mais je me dis qu'ils ont dû aussi
vouloir échapper à la trop grande rigueur de leurs rabbins. Et ça,
dramatiquement parlant, ça m'intéresse beaucoup. Les personnages sont
agnostiques, libres-penseurs, mais aussi de sacrés roublards, ils ne
font pas de cadeaux, et ils sont sous tension perpétuelle. Si on essaie
d'expliquer Klezmer par le Talmud, on fait fausse route. C'est
plutôt Michel Strogoff et Alexandre Dumas. Mais évidemment, j'y mets
mon folklore personnel, Chagall, les violons, et la musique klezmer,
qui est ma musique favorite...
Télérama : Vous entretenez un
rapport complexe avec votre identité juive, vous en parlez beaucoup
mais cherchez aussi à prendre vos distances. Pourquoi ?
Joann Sfar : Depuis Le Chat du rabbin,
je constate que cette série représente quelque chose pour certaines
personnes. Tant mieux. J'ai fait de belles rencontres grâce à ça, en
particulier avec des religieux érudits, qui peuvent être très ouverts
- peut-être pas sur le plan de la sexualité mais sur le plan des
idées - et que rien ne peut choquer. Comme me l'a dit l'un
d'eux : « Mon gars, tu arrives trente ans après Philip
Roth... » Mais les gens qui prétendent m'expliquer ce qu'être juif
signifie sont souvent des juifs non pratiquants qui se piquent de
communautarisme et de traditions. Et ils m'emmerdent ! Je pense
sincèrement que l'héritage, on est libre d'en faire ce qu'on veut. Je
pense même qu'être respectueux de ses parents, cela consiste à ne pas
répéter les conneries qu'ils ont pu vous enseigner. Dans l'enseignement
juif, on vous apprend que l'élève a intérêt à oublier une partie de ce
que le maître lui a enseigné, sinon la pensée se fige. Raison de plus
pour que je rejette l'idée des « racines ». Pour moi, la
richesse de l'identité juive, ce n'est pas le judaïsme, c'est le
cosmopolitisme.
Télérama : Comment qualifieriez-vous votre forme d'imagination ?
Joann Sfar :
J'ai un maître, Gaston Bachelard, qui a écrit des choses magnifiques
sur le sujet : « On veut toujours que l'imagination soit la
faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer
les images fournies par la perception des images... Le vocable
fondamental qui correspond à l'imagination, ce n'est pas image mais
imaginaire. Grâce à l'imaginaire, l'imagination est essentiellement
ouverte, évasive. » Il plaide pour un art dynamique, où l'auteur
réussit à susciter chez le spectateur le sentiment non pas d'être
ailleurs, mais d'aller vers un ailleurs. Et c'est ainsi, selon lui,
qu'on « poétise » la réalité. Comme définition magistrale de
la bande dessinée, je ne vois pas mieux. Je me sens plus proche du
théâtre que du cinéma. La bande dessinée, comme le théâtre, fait appel
à beaucoup de conventions. Et demande beaucoup d'efforts d'imagination.
On fait croire à une séquence, mais ce ne sont que des images qui se
suivent. C'est le lecteur qui fait tout le travail pour combler le vide
entre les cases...
Télérama : Votre génération, celle
qui a émergé depuis une dizaine d'années, a cassé pas mal de codes,
remettant complètement en question l'idée même de « beau
dessin ». Vous n'y êtes pas pour rien...
Joann Sfar :
Aux Beaux-Arts de Paris, j'étais pas le plus mauvais du département de
morphologie, où l'on travaillait sur l'anatomie. Mais un type de 30 ou
40 ans qui continue à être fasciné par la reproduction du modelé d'un
muscle a, selon moi, un vrai problème. Je suis fasciné par ceux que
j'appelle les jazzmen du dessin, Sempé, Quentin Blake [illustrateur
anglais, NDLR] ou les cartoonists du New Yorker, qui
nous ont appris à laisser du blanc entre les traits, à ne pas fermer le
dessin. C'est un dessin qui relève de l'écriture, un dessin qui raconte
et qui en même temps laisse à imaginer. Je ne cherche pas à faire des
dessins « soignés », mais des dessins justes. Je veux rendre
compte du mouvement, j'essaie de montrer des gens vivants quand
d'autres s'acharnent à vouloir les représenter comme s'ils étaient sur
leur lit de mort. Mais chaque image est constituée de tout ce que je
sais : je ne peux pas faire comme si je n'avais jamais vu un
tableau de Matisse. Si on peut employer un langage riche et complexe,
pourquoi se l'interdire ? Pourquoi la bande dessinée ne
devrait-elle pas autant à Paul Klee, Egon Schiele ou Gustav Klimt qu'à
Gustave Doré ? Je raconte avec tout ce qui me plaît, et ce qui me
plaît, c'est accessoirement la bande dessinée.
Télérama : Que répondez-vous à ceux qui pointent chez vous une forme de boulimie créative ?
Joann Sfar :
Quand sa femme est morte, la seule chose qu'Edouard Manet a trouvé à
faire, c'est d'installer un chevalet et de peindre le cadavre. Il ne
voulait pas garder cette image de son épouse défunte, il avait besoin
d'une protection entre lui et le réel. Toutes proportions gardées, je
suis sujet à de grosses émotions, j'ai mon lot de névroses. Quand je
passe douze heures d'affilée à dessiner, je me sens bien. Dès que
j'arrête plus de trois jours, ça devient insupportable pour mon
entourage. Le dessin est mon hygiène de vie. Mon horizon, c'est Les Mille et Une Nuits :
chaque jour, Shéhérazade doit raconter une nouvelle histoire, sinon on
lui coupe la tête. Shéhérazade, c'est un peu moi. Tous les matins, je
me mets à ma table et j'essaie de raconter une histoire qui me fasse
vivre jusqu'au lendemain...