Joann Sfar

"La griffe Sfar"

TELERAMA | 24 Novembre 2005

 

 

"Le Chat du rabbin", "Petit Vampire" et aujourd'hui "Klezmer" : le dessinateur Joann Sfar mène de front de multiples séries, pour enfants ou pour adultes. Des aventures nourries de son histoire familiale, ponctuées de réflexions décapantes sur le judaïsme et de fines digressions philosophiques. Le Sfar-système vu par son créateur.

 

Il y a eu le succès du Chat du rabbin. Décisif. Ce chat, philosophe espiègle qui veut faire sa bar-mitsva et est amoureux de sa maîtresse, la belle Zlabya, a conquis des dizaines de milliers de fans, bien au-delà des amateurs de BD. Il a tendance aujourd'hui à faire un peu d'ombre à l'oeuvre la plus singulière de la décennie. Joann Sfar a signé plus de cinquante albums, seul ou en collaboration, depuis dix ans. Créé une nébuleuse de personnages avec le même bonheur d'expression joyeuse, un Grand Vampire d'un romantisme démodé, un Petit Vampire en passe de devenir un classique de la littérature « pour gosses », comme il dit, un Professeur Bell échappé de fantasmagories fécondes, et aussi Socrate le demi-chien, héros d'aventures antiques hilarantes, et encore un Minuscule Mousquetaire truculent... Y ajouter le cycle Donjon, série-fleuve conçue avec son meilleur complice, Lewis Trondheim, qui est une espèce de cheval de Troie ébouriffant dans un genre, l'heroic fantasy, menacé par une surproduction aussi massive que décérébrée. Et ne pas oublier ses Carnets, où Sfar raconte la vie de Joann au quotidien.

Né en 1971, avec le double héritage culturel juif, séfarade côté père, ashkénaze côté mère (disparue quand il avait 3 ans), titulaire d'une maîtrise de philo, ex-élève des Beaux-Arts de Paris, Joann Sfar nourrit son oeuvre de tout ce qu'il est mais préfère se décrire en raconteur d'histoires. Une oeuvre ? Plutôt un univers en expansion continue où se mêlent les figures mythiques et les archétypes, les genres et les registres, l'humour décapant et la réflexion philosophique.

Ces jours-ci, Joann Sfar publie, dans une nouvelle collection qu'il dirige, « Bayou » (Gallimard jeunesse), le premier tome de Klezmer, brillant récit d'aventures autour de la naissance (complètement fantaisiste, cela va de soi) de la musique des juifs d'Europe de l'Est au siècle dernier. Et paraît aussi une truculente Java bleue, nouvel épisode de la vie (très librement réinventée) de Pascin, peintre aussi doué que dilettante et érotomane déclaré dans le Montparnasse des années 20.

A 34 ans, il est, avec quelques autres, à l'épicentre du renouveau de la bande dessinée. Il adore parler, échafauder des théories, se sent très à l'aise dans la peau de l'agitateur perpétuel. « Je ne veux pas être parcimonieux », dit-il. En effet.

  Télérama : Que vous a inspiré le succès du Chat du rabbin (450 000 exemplaires vendus) ?
  Joann Sfar : Quand les bandes dessinées alternatives se vendent mieux que les bandes dessinées grand public, on peut arrêter de faire le jeune rebelle. Mais le débat sur la distinction entre les deux ne m'intéresse pas beaucoup. Je me réfère souvent à des gens comme Billy Wilder ou Lubitsch, des cinéastes intelligents qui s'adressaient à tous. Moi, j'écris pour des lecteurs de littérature générale qui, à l'occasion, vont être attirés par une bande dessinée parce que le sujet les intéresse ou les intrigue. Les lecteurs que je rencontre dans les séances de dédicace ont beaucoup « bougé » depuis dix ans. Un sur deux est une nana, et il a tous les âges. Mais mon credo, je le tiens d'un de mes « papas » dans ce métier, Pierre Dubois : le plus grand service qu'on puisse rendre au lecteur, c'est de ne jamais penser à lui. Ne pas chercher à plaire mais ne pas oublier de se faire plaisir...

  Télérama : Comment parvenez-vous à doser si bien gravité et légèreté ?
  Joann Sfar : J'aimerais pouvoir répondre que tout est calculé. C'est tout le contraire : l'intuition, chez moi, est décisive. Le Chat du rabbin, c'est très personnel. Quand j'étais petit, tous les vendredis soir, on allait chez ma grand-mère paternelle pour shabbat, et elle nous racontait sa vie d'avant, en Algérie. Il a fallu que j'aie huit ou neuf ans de bande dessinée derrière moi pour enfin oser m'inspirer des récits de ma grand-mère. Le fait que le public ait suivi, ça m'a vraiment ouvert une porte : j'avais confirmation que tout ce qui avait compté pour moi, dans ma formation, l'enseignement juif, ma famille, la philo, tout cela, je pouvais le mettre au service d'une fiction. Quant au mélange de gravité et de légèreté, j'ai un modèle : je me souviens que ma grand-mère, qui avait vécu des moments très douloureux - une partie de sa famille est morte dans les camps -, racontait toujours les choses avec une bonhomie rigolote.

  Télérama : Quelles idées souhaitiez-vous faire passer à travers ce récit ?
  Joann Sfar : Je déteste viscéralement les « messages ». La bonne motivation quand je suis dans l'écriture, ce n'est pas « je voudrais en arriver là », mais « ce serait plus drôle si le personnage faisait ça ». Je n'illustre pas une pensée, je mets en scène des personnages qui défendent leur point de vue. Et comme je suis moins talentueux mais plus honnête que Platon, je ne sais pas où cela va me - et les - mener.

  Télérama : Platon est malhonnête ?
  Joann Sfar : Le dialogue platonicien n'a que l'apparence de la dialectique. Platon sait, dès le départ, où il doit arriver. Et puis il entoure Socrate d'imbéciles, alors forcément, Socrate l'emporte toujours. Il a raison, c'est ce qu'il faut faire si l'on veut influencer une société. Je n'ai pas cette ambition-là, et je serais bien en peine de développer une doctrine quelconque.

  Télérama : Vous avez aussi souvent expliqué que les valeurs familiales ont été chez vous déterminantes...
  Joann Sfar : J'ai été élevé par deux mâles dominants. Mon père et mon grand-père maternel. Mon père, qui était né très pauvre en Algérie, était partisan qu'on accorde le même droit de vote aux Arabes et aux Européens. Au cours de ses études de droit, il s'est fait casser la gueule, il est resté trois semaines à l'hôpital et il a passé ses examens sous la protection de deux gendarmes. Il est arrivé en France en 1957. Plus tard, comme avocat, à Nice, il a réussi à faire mettre en tôle des néonazis. Pendant un an, on a reçu des menaces de mort, des petits cercueils par la poste, et, en point d'orgue, ma classe de CM2 a été mise à sac. Moi, j'étais fier de mon papa, qui, en plus, ressemblait à Douglas Fairbanks et était un sacré séducteur. Par ailleurs, sans jamais rien renier de ses traditions, il s'en tenait à une position de principe très claire : la religion, c'est à la maison, on n'en fait pas état en dehors.

  Télérama : Et votre grand-père ?
  Joann Sfar : C'est une figure plus polémique, plus drôle, plus agitée. Il est arrivé de Pologne avant guerre, il est devenu médecin. Il a été résistant, a soigné Malraux dans la brigade Alsace-Lorraine, et il disait toujours : « J'ai appris l'absurdité de la vie à la guerre. » Cela lui a forgé un regard assez ironique sur le monde. Plus érudit que lui, ça n'existait pas, il avait fait des études pour devenir rabbin, il parlait huit langues. Et lui aussi était un séducteur de haut vol. Quand on est jeune, forcément, ce genre de personnage fascine et fait trembler aussi.

  Télérama : La philosophie est souvent en filigrane dans vos histoires. Vous avez même illustré Le Banquet, de Platon...
  Joann Sfar : Mon rôle, c'était de faire le couillon dans les marges du texte pour dédramatiser, car on fait tout, dès l'école, pour que la philo soit impressionnante, fiche la trouille. Or les philosophes, ceux de l'Antiquité en tout cas, me parlent de l'homme, donc de moi, et le plus souvent, à partir d'une expérience de la vie quotidienne. Alors, même si je ne comprends pas tout, quand je le lis, ça me fait du bien. Mais je ne veux pas passer pour un charlatan. Je suis à deux doigts de l'ignorance dans ce domaine. En revanche ça me passionne. Quand j'entends un type intelligent dire un truc que je n'aurais pas su trouver, je le mets dans un dialogue et je vois comment le personnage s'en tire avec. J'ai toujours été plus proche de l'émotionnel baroque que de la pensée intelligente organisée. Et puis je m'en tiens à ce que m'a dit un jour Moebius : pour raconter une fiction, il faut être intelligent et en même temps un petit peu imbécile, car si on est trop intelligent, on prend de la distance avec ce qu'on raconte, on n'y croit plus. Et le lecteur non plus. 

  Télérama : Quand vous mettez une nouvelle histoire en chantier, quel est votre fil conducteur ?
  Joann Sfar : Beaucoup d'auteurs sont des architectes, ils ont un plan, ils savent comment leur histoire va se terminer avant de la commencer. Moi, je fais plutôt un travail de jardinier. Je plante une graine, je regarde comment ça pousse, je coupe, j'élague. Je dis souvent avec un peu de rouerie que je suis spectateur de ce que je fais. Cela n'exclut pas une forme de rigueur. On confond, à tort, la créativité avec la fantaisie. La fiction n'a rien à voir avec le calcul de probabilités : si le personnage est solide, il ne peut pas dire deux choses, mais une seule.

  Télérama : Dans vos Carnets, vous racontez votre quotidien. Par ailleurs vous avez pris une position très polémique contre une certaine mode de l'autobiographie en BD. Vous ne craignez pas le paradoxe...
  Joann Sfar : Dans les Carnets, c'est ma vie, mais ce que je raconte et mets en scène est concerté, il y a une dramaturgie. Je ne publie pas tout. Prétendre raconter la vie telle qu'elle est n'est qu'une tromperie. Et puis, on va pas donner un blanc-seing à quelqu'un sous prétexte que ce qu'il raconte il l'a vécu. On s'en fout, c'est son problème. Les gens qui « se livrent », c'est abominable...

  Télérama : Que faut-il chercher de vous-même dans votre nouvelle série, Klezmer, qui se déroule dans la Russie du siècle dernier ?
  Joann Sfar : Mon goût du récit d'aventures. Klezmer est une réaction presque colérique de lecteur qui en a marre de ne plus lire de grande bande dessinée d'aventures ambitieuse, comme en faisaient Tardi ou Hugo Pratt. Je me suis dit : est-ce que je suis capable de leur arriver au moins à la cheville ? J'ai relu Les Trois Mousquetaires, j'ai découvert les livres d'Isaac Babel, que je n'avais jamais ouverts, et j'ai ressorti de ma bibliothèque les premiers contes de Gogol, Les Veillées du hameau, des histoires populaires ukrainiennes, teintées parfois d'un évident antisémitisme. J'avais, profondément, envie de faire un feuilleton populaire et exigeant au rythme de deux épisodes par an. Trois sont déjà écrits.

  Télérama : On est loin, dans Klezmer, de l'univers du Chat du rabbin...
  Joann Sfar : Dans Le Chat du rabbin, je raconte le quotidien de gens assez heureux qui vivent dans une très vieille ville les rites d'une très ancienne civilisation, et qui n'ont guère de raison de se révolter parce que tout se passe dans la tendresse. Cela reflète ce que j'ai vu, moi, du judaïsme séfarade, la tolérance, l'ouverture... Klezmer se situe dans une tout autre réalité, c'est l'anti-Chat du rabbin. On explique que les juifs de Pologne et de Russie ont fui ces pays à cause des pogroms. C'est vrai. Mais je me dis qu'ils ont dû aussi vouloir échapper à la trop grande rigueur de leurs rabbins. Et ça, dramatiquement parlant, ça m'intéresse beaucoup. Les personnages sont agnostiques, libres-penseurs, mais aussi de sacrés roublards, ils ne font pas de cadeaux, et ils sont sous tension perpétuelle. Si on essaie d'expliquer Klezmer par le Talmud, on fait fausse route. C'est plutôt Michel Strogoff et Alexandre Dumas. Mais évidemment, j'y mets mon folklore personnel, Chagall, les violons, et la musique klezmer, qui est ma musique favorite...

  Télérama : Vous entretenez un rapport complexe avec votre identité juive, vous en parlez beaucoup mais cherchez aussi à prendre vos distances. Pourquoi ?
  Joann Sfar : Depuis Le Chat du rabbin, je constate que cette série représente quelque chose pour certaines personnes. Tant mieux. J'ai fait de belles rencontres grâce à ça, en particulier avec des religieux érudits, qui peuvent être très ouverts - peut-être pas sur le plan de la sexualité mais sur le plan des idées - et que rien ne peut choquer. Comme me l'a dit l'un d'eux : « Mon gars, tu arrives trente ans après Philip Roth... » Mais les gens qui prétendent m'expliquer ce qu'être juif signifie sont souvent des juifs non pratiquants qui se piquent de communautarisme et de traditions. Et ils m'emmerdent ! Je pense sincèrement que l'héritage, on est libre d'en faire ce qu'on veut. Je pense même qu'être respectueux de ses parents, cela consiste à ne pas répéter les conneries qu'ils ont pu vous enseigner. Dans l'enseignement juif, on vous apprend que l'élève a intérêt à oublier une partie de ce que le maître lui a enseigné, sinon la pensée se fige. Raison de plus pour que je rejette l'idée des « racines ». Pour moi, la richesse de l'identité juive, ce n'est pas le judaïsme, c'est le cosmopolitisme.

  Télérama : Comment qualifieriez-vous votre forme d'imagination ?
  Joann Sfar : J'ai un maître, Gaston Bachelard, qui a écrit des choses magnifiques sur le sujet : « On veut toujours que l'imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception des images... Le vocable fondamental qui correspond à l'imagination, ce n'est pas image mais imaginaire. Grâce à l'imaginaire, l'imagination est essentiellement ouverte, évasive. » Il plaide pour un art dynamique, où l'auteur réussit à susciter chez le spectateur le sentiment non pas d'être ailleurs, mais d'aller vers un ailleurs. Et c'est ainsi, selon lui, qu'on « poétise » la réalité. Comme définition magistrale de la bande dessinée, je ne vois pas mieux. Je me sens plus proche du théâtre que du cinéma. La bande dessinée, comme le théâtre, fait appel à beaucoup de conventions. Et demande beaucoup d'efforts d'imagination. On fait croire à une séquence, mais ce ne sont que des images qui se suivent. C'est le lecteur qui fait tout le travail pour combler le vide entre les cases...

  Télérama : Votre génération, celle qui a émergé depuis une dizaine d'années, a cassé pas mal de codes, remettant complètement en question l'idée même de « beau dessin ». Vous n'y êtes pas pour rien...
  Joann Sfar : Aux Beaux-Arts de Paris, j'étais pas le plus mauvais du département de morphologie, où l'on travaillait sur l'anatomie. Mais un type de 30 ou 40 ans qui continue à être fasciné par la reproduction du modelé d'un muscle a, selon moi, un vrai problème. Je suis fasciné par ceux que j'appelle les jazzmen du dessin, Sempé, Quentin Blake [illustrateur anglais, NDLR] ou les cartoonists du New Yorker, qui nous ont appris à laisser du blanc entre les traits, à ne pas fermer le dessin. C'est un dessin qui relève de l'écriture, un dessin qui raconte et qui en même temps laisse à imaginer. Je ne cherche pas à faire des dessins « soignés », mais des dessins justes. Je veux rendre compte du mouvement, j'essaie de montrer des gens vivants quand d'autres s'acharnent à vouloir les représenter comme s'ils étaient sur leur lit de mort. Mais chaque image est constituée de tout ce que je sais : je ne peux pas faire comme si je n'avais jamais vu un tableau de Matisse. Si on peut employer un langage riche et complexe, pourquoi se l'interdire ? Pourquoi la bande dessinée ne devrait-elle pas autant à Paul Klee, Egon Schiele ou Gustav Klimt qu'à Gustave Doré ? Je raconte avec tout ce qui me plaît, et ce qui me plaît, c'est accessoirement la bande dessinée.

  Télérama : Que répondez-vous à ceux qui pointent chez vous une forme de boulimie créative ?
  Joann Sfar : Quand sa femme est morte, la seule chose qu'Edouard Manet a trouvé à faire, c'est d'installer un chevalet et de peindre le cadavre. Il ne voulait pas garder cette image de son épouse défunte, il avait besoin d'une protection entre lui et le réel. Toutes proportions gardées, je suis sujet à de grosses émotions, j'ai mon lot de névroses. Quand je passe douze heures d'affilée à dessiner, je me sens bien. Dès que j'arrête plus de trois jours, ça devient insupportable pour mon entourage. Le dessin est mon hygiène de vie. Mon horizon, c'est Les Mille et Une Nuits : chaque jour, Shéhérazade doit raconter une nouvelle histoire, sinon on lui coupe la tête. Shéhérazade, c'est un peu moi. Tous les matins, je me mets à ma table et j'essaie de raconter une histoire qui me fasse vivre jusqu'au lendemain...  

Propos recueillis par Jean-Claude Loiseau

 

 

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