L'ascension du haut mal

David B.

L'association 1997, Collection Éperluette.
ISBN 2-909020-73-8

cinq tomes parus à ce jour.

La Guerre du Haut Mal

Déjà, dans St Paul et dans St Jean on tend à concevoir la Fin comme si elle se passait à chaque moment; c’est l’endroit où le concept de CRISE est né -St Jean joue sur le mot grec qui signifie à la fois “jugement” et “séparation”. (...) L’Apocalypse n’est plus imminente, elle est immanente.

Frank Kermode, The sense of an Ending, studies in the theory of fiction.

 Comme "Maus", "L'Ascension du Haut Mal" raconte l'histoire d'un traumatisme inscrit dans l’histoire personnelle de l’auteur, et revisité avec beaucoup de lucidité. Un récit en forme d’ enquête et qui se pose des questions de méthodes, autant que des questions de fond. Au centre du récit, comme dans "Maus", un personnage qui se fabrique une cuirasse pour résister à une crise. On sait que l'état de crise permanente est ce qui, dans la cosmogonie judéo-chrétienne a fini par remplacer la notion de Jugement Dernier; la modernité, c'est une apocalypse par seconde et par personne... Mais pour l'enfant que fut David B., l'Apocalypse, la Crise qui secoue l’existence à chaque instant porte un nom, se manifeste par des signes reconnus de tous. Elle frappe épisodiquement son frère aîné, et on l'appelle une"crise d'épilespie".

Le père de Spiegelman (l'auteur de Maus), plongé dans les horreurs de la Shoah s'était construit une écorce incroyablement résistante: une attention à chaque détail concret— le tissu d’un pantalon, un morceau de pain.. . Dans cette attitude se manifestait peut-être la forme première de la culture: l'art de l'inventaire qui est aussi, sans doute, le premier art de la survie (ex : l'inventaire de Robinson dans l'épave de son vaisseau, qui lui vaudra un crédit illimité sur son île).

L'enfant que fut David B. se confectionne une cuirasse apparemment très différente : une cuirasse d'imaginaire, mais parce que la crise qu’il affronte est intérieure; s’il y a inventaire, c’est celui des ressources intérieures : des’forces", des "totems",des "images", des "histoires" ...

On est donc loin des petites évasions pour tromper l'ennui; ici, il s'agit de résister aux cascades de conséquences générées par cette maladie qui frappe juste à côté, ce frère qu'on a toujours connu, ce "grand frère", qui se transforme inexplicablement en "bébé frère" chaque fois qu'il se recroqueville dans sa crise. Face à ce seisme intérieur , le petit frère fait ce que ses parents ne parviendront jamais à faire : il se construit un système de défense personnel. Il renforce toutes les fondations de son monde intérieur. Pas étonnant que par la même occasion, il devienne à son tour bâtisseur de mondes (à travers ses bandes dessinées qui sont de véritables cosmogenèses.).

J'ai la couverture du livre sous les yeux : deux gamins sans grâce, qui nous regardent avec des yeux de guerriers. Un malheur apocalyptique peut transformer un enfant en guerrier; (c.f. "L'Empire du Soleil " de J.G. Ballard dans lequel on trouve un autre exemple magnifique de gamin guerrier qui ne fait confiance qu son propre jugement). Les enfants ont le sens de la guerre, en tout cas le sens des "machines de guerre".

Ces machines, ces armes, David B.les trouve dans les livres d'Histoire: batailles fabuleuses dont il imagine chaque détail, et que son dessin recueille, assemble et dispose sur la page blanche. Enfance d’un guerrier-dessinateur. Pendant que les adultes, déboussolés, consultent tous les charlatans imaginables, le petit frère se construit une cosmogonie personnelle, parfaitement efficace, une machine de guerre qui perce tout les pièges, tous les stratagèmes trompeurs inventés par les adultes pour "traiter" la Crise du Haut-Mal.

Et dans ces machines de guerre, il y a des cuirasses bien sûr, pour garder le regard droit au milieu de l'Apocalypse, des armes de toute espèces, le don d'ubiquité (on devient foule, une multitude), et puis... les totems. Les yeux, les dents, les masques... Des choses mentales (Léonard disait du dessin qu’il était une "chose mentale"), qui sont effectivement des armes graphiques, et des briques d’univers.

L'Ascension du Haut Mal nous donne la clé des autres livres de David B. Son album "Le Tengû Carré" (par exemple) est une extraordinaire histoire guerrière et totémique qui ne peut qu'être mieux lue encore, si on connaît sa dette envers la guerre du Haut Mal. .

En tout cas, il y a aujourd'hui une façon de faire de la bande dessinée en racontant la vie intérieure et extérieure, une manière d’invoquer toutes les forces narratives et graphiques qui participent à la construction subjective du réel.

Cette manière n'appartient qu'à David B.

T.Smolderen




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