Ambre & Lionel Tran - Une trop bruyante solitude | La génèse du projet | repèrages photos (par Valérie Berge) | historique du projet | croquis préparatoires | l'ouvrage | l'image | English version | Les dessous de l'exposition

LIONEL TRAN | AMBRE | VALERIE BERGE
d'après l'oeuvre de Bohumil Hrabal

Les dessous de l’exposition " Une trop bruyante solitude "

Par Lionel Tran
Photographies de Valérie Berge

De l’album à l’exposition

L’adaptation que nous avons réalisée du roman de Bohumil Hrabal cherche avant tout à rendre justice au sentiment du livre. Il fallait que le lecteur soit touché par Hanta, qu’il comprenne son vécu, qu’il partage son expérience particulière de la vie, et non qu’il le voie comme un personnage excentrique ou qu’il le considère comme un marginal.

Le roman est un monologue d’alcoolique, où le narrateur se laisse entraîner toujours plus loin dans l’exagération par l’ivresse du langage. On assiste à une improvisation qui enfle, se déforme de plus en plus, tout en ressassant sans cesse les mêmes idées. La réalité que l’on devine derrière ces exagérations est triste, et en même temps la manière dont le personnage lutte pour voir dans ce quotidien très restreint quelque chose de grandiose est touchante. Dans mon approche du roman je voulais garder cet équilibre entre l’enthousiasme et le vertige.

Le monologue est le domaine de la subjectivité, dans le roman de Hrabal tout est vu à travers le prisme de l’alcool : les idées se confondent avec les faits, Hanta transforme ses souvenirs en mythologie, ses échecs deviennent des allégories. Comme il le répète sans cesse, il ne fait plus la distinction entre ce qu’il a lu et ce qu’il vit. Très tôt nous avons su qu’il ne serait pas possible de tout représenter, pour des questions de pagination mais aussi par souci de crédibilité. Représenter les souvenirs de Hanta, en particulier tous ceux qui ont trait à Marinette et sont assez scatologiques aurait été grotesque. Nous avons donc opté pour un album subjectif, où nous serions dans l’esprit de Hanta et où ce qui serait représenté aurait une dimension à la fois très concrète et allégorique.

Le choix de nous concentrer sur ce que ressentait Hanta avait l’inconvénient de laisser beaucoup d’éléments visuels très forts de côté. Nous avons toujours pensé à une exposition " classique ", avec des planches et des photographies. La réalisation de l’album était déjà bien avancée quand je me suis rendu compte qu’une telle exposition passerait à côté du projet : pourquoi réaliser un album qui cherche à immerger le lecteur dans la perception du personnage si c’est pour ensuite lui montrer des pages sorties de leur contexte accrochées au mur ? L’idée de matérialiser certaines des idées de Hrabal s’est aussitôt imposée : si notre album plongeait le lecteur dans la tête de Hanta, il fallait que l’exposition rende cette expérience concrète.

Détruire des milliers de livres

Lorsque nous avons commencé à réfléchir à l’exposition, l’idée qui s’est imposée en premier lieu a été : " il faut recréer la chambre de Hanta ". Dans le roman, Bohumil Hrabal raconte qu’au cours des trente-cinq années qu’il a passées à travailler au dépôt de papier, Hanta a accumulé tant de livres chez lui que ces livres menacent à tout instant de s’écrouler. Il a construit un baldaquin au-dessus de son lit sur lequel s’entassent plus de deux tonnes de livres.

Pour l’exposition, il était évident qu’il allait falloir trouver une solution qui nous permette de montrer une accumulation de livres qui ait l’air à la fois instable et qui ne représente, du point de vue de la sécurité, aucun danger. En juin, nous avons commencé à faire des essais de " faux livres ". Assez naïvement, j’avais imaginé que nous pourrions réaliser des trompe-l’œil : nous avons donc collé des photocopies de photographies prises chez le collectionneur sur des cartons, que nous avons repeints. Le résultat, aurait pu faire illusion… de très loin et avec un éclairage très faible.

Une autre idée était de massicoter des livres en tranches très fines et de coller ces tranches sur des cartons afin de donner l’illusion de piles des livres vues de côté. L’idée était que cela permettrait de faire des centaines de livres en partant de seulement quelques dizaines de vrais livres. Nous avons commencé à piocher les ouvrages dont nous voulions nous débarrasser dans notre bibliothèque. Par chance, les essais de tranches de livres ont assez bien fonctionné. Les photographies en couleur que vous verrez sont les blocs de faux livres construits en partie avec cette technique, le but du jeu étant que cela ressemble le moins possible à un carton sur lequel seraient collées des tranches de livres, tout en étant léger et pliable.

Nous ne pensions réellement pas utiliser beaucoup de vrais livres, et nous avons commencé à faire des essais de livres en carton, avec de fausses couvertures collées sur du carton et une fausse tranche.

Un jour, nous avons demandé à des bouquinistes s’ils avaient des ouvrages à jeter. Lorsque nous leur avons exposé le projet, leur réaction a été si positive qu’au bout d’une semaine, Valérie Berge s’est retrouvée à charger des pleines voitures de cartons de livres. En triant les premiers cartons et en découvrant la qualité des ouvrages donnés, nous avons compris qu’il allait être douloureux de détruire tout cela. Il y avait beaucoup de littérature, des livres d’art, des dictionnaires, des encyclopédies complètes, des livres religieux… Nous n’osions pas commencer.

Un dimanche, je me suis enfermé seul dans notre atelier, j’ai disposé les 23 tomes de l’édition 1963 de l’Encyclopedia Britanica en deux piles, et, armé d’un cutter, j’ai commencé le sale boulot. J’avais la nausée et tout l’après midi, j’ai eu des images de massacre en tête. Comme le dit Hanta dans le roman : " celui qui détruit le vieux papier n’est pas plus humain que les cieux, mais cet assassinat, il faut quelqu’un pour le faire… "

Sans vraiment nous en rendre compte nous nous sommes retrouvés à vivre l’allégorie décrite par Hrabal. C’est à cette période qu’est arrivée Mélania Avanzato, une jeune photographe originaire de Marseille venue faire un stage d’édition chez nous et qui s’est retrouvée à déchirer des livres cinq minutes après avoir franchi le seuil de notre atelier. Lorsque le lendemain nous lui avons demandé si elle avait fait des cauchemars, elle nous a répondu : " oui, mais ça n’avait aucun rapport avec les livres : j’ai rêvé que je crevais des yeux toute la nuit. "

Au final, et grâce au soutien des bouquinistes lyonnais, nous avons récupéré et transformé plus de 4000 livres. Bien sûr, nous avons sauvé tout ce que nous pouvions. Après avoir été disséqué et démembré, le reste a été " transformé " : d’un côté les couvertures, qui ont servi à réaliser les faux livres extrêmement réalistes qui sont posés au-dessus du lit de Hanta ; de l’autre les pages, qui ont été soit cousues sur le faux tas de papier, soit intégrées aux ballots de papier.

L’exposition existe grâce à Éric Terrier, un ami de longue date, qui a accepté de lui consacrer, bénévolement, un an de sa vie. C’est lui qui a, dès notre première discussion, conçu une modélisation 3 D de l’exposition mettant en scène les éléments de la scénographie. La structure en bois qui constitue la chambre de Hanta est son œuvre : il en a dessiné les plans et assuré la réalisation, chez un ami charpentier, en Ardèche.

C’est également Éric qui réalisé l’arche de livres, qui constitue un des éléments les plus spectaculaires de l’exposition. Connaissant notre propension à créer des atmosphères réalistes et pesantes, nous avons cherché un moyen d’intégrer quelque chose qui attirerait le public dès l’entrée de l’exposition. L’idée de faire une arche en livres est venue assez vite : l’idée était de faire passer le visiteur sous la porte du savoir, ce qui serait très fort à la fois symboliquement et visuellement. Notre référence a ensuite été une photographie sortie du cahier Livres de Libé, représentant justement une arche en livre. Jusqu’au jour où nous avons réalisé… qu’il s’agissait d’une image trafiquée avec un logiciel de retouche : cette arche n’existait pas.

L’idée est restée dans un coin de notre tête, jusqu’à quinze jours de l’avant première de l’exposition. L’arche a bien failli ne pas se faire. La tournure que prenaient les premiers essais était si catastrophique que nous n’osions même pas nous regarder. Au final le résultat dépasse de loin tout ce que nous aurions pu imaginer. Lors du vernissage une partie de l’arche s’est même écroulée sur quelqu’un, qui s’en est sorti sans dommages.

Entrer dans la tête du narrateur

L’autre élément fondamental d’Une trop bruyante solitude est la cave où Hanta presse du papier afin de le transformer en ballots, qui sont ensuite conduits dans des usines de recyclage. Cette cave est sale, humide, éclairée par une ampoule nue. Le retard pris par Hanta dans son travail fait que le lieu est littéralement saturé de toute sorte de vieux papiers.

Quand nous avons commencé à réfléchir sur l’exposition nous avons brièvement imaginé faire transporter une véritable presse à papier sur les lieux de l’exposition : les visiteurs auraient apporté les livres dont ils ne voulaient plus afin qu’ils soient transformés en ballots. L’exposition aurait été accompagnée d’un labyrinthe constitué de ballots de papier. Les problèmes de sécurité et de logistique nous ont vite fait oublier cette hypothèse.

Éric Terrier a alors eu l’idée de montrer la presse sous la forme d’un film, qu’il réaliserait en partie en images de synthèse, afin de faire pénétrer le spectateur à l’intérieur de la machine. Nous avons convenu que ce film ne serait pas narratif, mais qu’il fonctionnerait comme un élément de décor. Peu de temps après, et sans avoir commencé à rédiger le script, nous avons tourné les scènes de Jésus jouant au tennis, avec Olivier Roche dans le rôle de Jésus, et les scènes de Lao Tseu avec Ambre dans le rôle de Lao Tseu.

Il y a eu un premier scénario écrit par moi, qui mettait en scène Hanta. Franck Oddoz Mazet, un ami graphiste travaillant dans une boite qui réalise des reportages vidéos, a dessiné un story-board d’après ce scénario, c’est à ce moment-là que nous avons renoncé à le tourner. Franck et Éric craignaient que cela soit trop narratif.

Éric Terrier a écrit un nouveau scénario, dont il a dessiné le story-board. Ce scénario était très technique, Éric savait précisément ce qu’il cherchait : faire passer de manière subtile la manière dont l’alcoolisme de Hanta se mêle au rapport obsessionnel qu’il entretient avec sa machine.

Nous avons retravaillé ce script ensemble afin de lier les différents éléments et d’intégrer les scènes avec Jésus et Lao-Tseu. La difficulté du film était qu’il soit à la fois non narratif tout en étant suffisamment fluide pour ne pas paraître abscons. Nous sommes partis du présupposé que le visiteur de l’exposition prendrait le film en cours de route, qu’il ne le verrait pas forcément en entier, et qu’il n’aurait pas lu l’album et encore moins le roman de Bohumil Hrabal.

Le tournage a commencé à la mi-août, dans notre atelier. Le fait d’avoir un story-board très détaillé nous a permis d’avancer vite. Les scènes où l’on voit de la fumée et des pages qui tombent au ralenti ont été filmées dans un grand aquarium, que nous avons rempli et siphonné une dizaine de fois dans la journée. Au final le film mêle scènes filmées en mini DV, images de synthèse, animation image par image réalisée avec un appareil numérique (la scène du livre qui pourrit a été tournée quatre fois).

Le tournage s’est déroulé dans des conditions assez folles une partie de l’équipe continuait à réaliser les éléments de décor (parfois dans le noir !) pendant que l’autre tournait dans un coin de l’atelier. À la même période Ambre avançait sur l’album tandis que Valérie Berge, qui travaillait avec nous sur l’exposition, continuait à prendre des photographies pour lui.

Avant le tournage, Éric Terrier avait réalisé la numérisation d’une vraie presse à papier. Il s’agit de la machine que Valérie avait déjà prise en photo et qui est donc la même que dans l’album. Quand le tournage a commencé, il s’est mis à concevoir les scènes numériques (entre autre la scène du nanomètre, qui porte le nom d’une véritable marque de nanomètre tchèque.)

Ça a été une période de travail très dense, où le matin des dizaines de caisses de livres à transformer arrivaient et étaient aussitôt triées, où on tournait l’après midi, où on visionnait le soir, tout en continuant à concevoir les décors de l’exposition.

Les différents aspects se mêlaient assez facilement par exemple les maquettes de ballots de papier –qui mesurent à peine six centimètres de côté- ont servi à trouver une technique que nous avons appliquée pour les gros ballots de papier (réalisés par Valérie et Mélania dans le noir pendant qu’Éric et Franck tournaient la scène de mise en marche de la machine).

Le montage, sur ordinateur, a commencé pendant que d’autres éléments de décor étaient réalisés (les faux tas de papier, notamment, qui ont nécessité la couture de milliers de pages sur des mètres carrés de draps). Éric a monté le film pendant trois mois, tout en continuant à concevoir des scènes en 3D. Il a abattu, seul, un travail démentiel, passant des centaines et des centaines d’heures devant un écran d’ordinateur. Il y a eu pendant trois mois jusqu’à trois versions hebdomadaires du montage, qui étaient chaque fois disséquées, mises à plat, corrigées.

Éric a ensuite confié un montage presque définitif à son frère Nicolas, afin que celui-ci réalise la bande son, qui comporte de nombreux effets sonores et qui redessine complètement le film afin de lui donner une dimension réellement palpable et physique. Le tout s’est achevé deux jours avant la présentation en avant-première de l’exposition à Lyon, le 12 décembre 2002.

 
Manifestation organisée dans le cadre de "Bohemia Magica, Une Saison tchèque en France (mai - décembre 2002)" . Manifestation organisée :
- en France par le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Culture et de la Communication et mise en oeuvre par l'Association française d'action artistique ;
- en République Tchèque par le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Culture et mise en oeuvre par le Bureau de la Saison Culturelle Tchèque en France 2002."