Tome 2 : "Petit vampire fait du Kung Fu", aux Editions Delcourt.

Michel s'est fait casser la figure à l'école devant une fille qu'il aime beaucoup. Fou de rage, il veut tuer Geoffroy, son agresseur, perspective qui amuse ses amis les monstres. Seul Petit Vampire s'oppose àcette idée saugrenue et propose à Michel d'apprendre à se défendre. Il l'emmène alors chez un professeur de Kung Fu, Salomon, un vieux rabin qui vit dans un tableau de Chagall.

Michel subit d'étranges épreuves à l'issue desquelles il n'aura plus peur de personne et pourra même se balader torse nu en poussant des cris de guerre.

 

Ne manquez surtout pas, ci-contre, la bande annonce animée de "Petit Vampire fait du Kung-Fu" par Benoît Truong ainsi que "Margherite chez le psychiatre", par Manu Larcenet*.

 

Critique

Joann Sfar est un merveilleux conteur. L'auteur du fascinant Professeur Bell et du très délicat La Fille du professeur, avec Emmanuel Guibert au dessin, représente un courant o˜ la poésie et l'humour (noir) coexistent harmonieusement, dans un esprit savamment entretenu avec son complice Trondheim. Petit Vampire (celui qui n'est pas encore devenu le Grand Vampire du petit monde du Golem, autre chef-d'oeuvre de Sfar) vit dans le monde de la nuit, entouré d'un bestiaire de monstres aussi ridicules que sympathiques : Fantomate, le bouledogue hargneux et rouge, Ophtalmo, le dandy aux trois yeux, Claude, un alligator amateur de chocolat et Marguerite, Frankenstein junior à l'intelligence limitée et àla propreté douteuse. Ces personnages vont aider leur ami Michel, petit garçon maltraité à l'école, en le conduisant chez maître Salomon, rabbin spécialiste de kung-fu. Les périgrinations de Michel ne s'arrêtent pas là puisque, une fois formé par Salomon, savoureux pastiche d'un Yoda juif, il devra reconstituer Geoffroy, son persécuteur à l'école, malencontreusement dévoré par ses amis monstres qui pensaient lui rendre service. On reconnaît là l'univers si particulier de Sfar, o˜ l'humour le plus noir (il recommande aux enfants de ne pas recracher chez eux des morceaux de petit garçon, "surtout si votre maman a un joli tapis") est désamorcé par des fulgurances poétiques et rassurantes, personnifiées par la maman de Petit Vampire, qui charrie un amour infini avec ses courbes généreuses et sensuelles. Certes, Sfar ne se départ pas de ses habituels traits d'esprit (le bonhomme aime tâter de la métaphysique), qui seront sans aucun doute difficilement accessibles à nos chères têtes blondes. Petit Vampire et Michel vont ainsi réveiller le fantôme d'Albert Einstein pour redonner vie à Geoffroy ; le savant, qui ne sait pas réanimer les cadavres, se propose toutefois de fabriquer une machine à remonter dans le temps, "car le temps, c'est très relatif, vous savez!", et demande seulement "de ne pas vendre cette machine à l'armée, hein, parce qu'on m'a déjà fait le coup".

Petit Vampire vu par LarcenetDerrière l'écriture et le dessin faussement enfantins, Joann Sfar démontre une spécificité graphique résolument novatrice : la forme des cases, tout en courbes, participe de ce monde fantasmagorique et onirique (Michel est un cousin éloigné du Little Nemo de Mc Kay). Conscient de l'importance de cet élément iconique, malléable à souhait, Sfar le déforme, le supprime ou le brise pour insuffler un mouvement fluide à sa narration. Quant au nombre de ses personnages, aux contours arrondis et aux orbites béantes, ils ne dépareilleraient pas avec Ludovic l'enfant toxique, TÍte de melon ou l'Enfant Momie, créatures chues de La Triste histoire du petit Enfant, extraordinaire recueil poétique de Tim Burton. On pourrait peut-être conseiller à ce dernier de s'aventurer du côté de Bangkok, adresse actuelle de Joann Sfar. Ils auraient assurément beaucoup de choses à se dire.

Romain Brethes

 

Résumé/Critique

A la nuit tombée, Michel devient un grand maître du kung-fu auprès de ses amis monstres, fantômes et vampires, un peu trop serviables. Une aventure loufoque signée Joann Sfar.

Michel s'est fait casser la figure à la récré tandis qu'il contait fleurette à la petite Sandrina. Comment se venger ? Pas question de tuer vraiment le gros Geoffroy, ni de le dénoncer à la maîtresse. Pour trouver une autre idée, direction la maison hantée et biscornue de son copain Petit Vampire. Michel va prendre des cours de kung-fu, la boxe des moines Chaolin, auprès du très particulier maître Salomé. Mais entre-temps, les monstres Ophtalmo, Claude et Marguerite ont fait disparaître Geoffroy pour rendre service à leur copain Michel. Monstres en tous genres, fantômes, gobelins et revenants vont proposer des solutions toujours plus folles pour faire revenir Geoffroy. L'histoire se dénouera-t-elle au pied de l'Arbre de la Félicité, offert à Moïse par Confucius ? Ne surtout pas rater la planche où les monstres recousent le grand Geoffroy au point mousse. L'explication : "Chez les pirates, quand ils ont mangé le mousse, ils recousent sa peau pour faire des culottes." Dans l'inventif bestiaire dessiné par Joann Sfar, le chat rabbin prof de kung-fu laisse traîner ses livres tout en haut d'un temple khmer. De tous les super plans testés par Michel pour ne plus prendre de gnons pendant la récré, on retiendra l'excellente technique de la nouille. Les délires d'imagination de Joann Sfar entraînent petits et grands dans une histoire farfelue, drôle, spontanée et mignonne. Heureusement que dans la vieille maison le Capitaine des Morts veille au grain.

 

Interview : "Je suis un bordélique soigneux"

Généreux conteur d'histoires, Joann Sfar appréhende avant tout la BD comme un mode d'expression personnelle. Les labels indépendants et les éditeurs plus classiques accueillent volontiers son travail, toujours original et plein d'humour.

Quelle est votre conception de la BD ?

Je n'ai pas un attachement viscéral au média bandes dessinées, il s'est imposé quand j'étais enfant et que je voulais raconter des histoires. Ma forme favorite est le récit oral autour d'une table. La bande dessinée, qui est l'écrit le plus oral qui soit, me paraît particulièrement appropriée pour le transcrire.

Comment définiriez-vous votre style ?

Egoïste. J'ai un aquarium avec plein de personnages, des petites voix du fond de la tête, chacune avec des caractéristiques bien précises. Je les écoute et je note ce qu'elles se racontent. Mes histoires sont très structurées mais il s'agit de structures végétales faites d'embranchements et d'excroissances, je les laisse respirer. Contrairement à d'autres auteurs plus traditionnels, je ne sais pas à quoi ressembleront les fruits de l'arbre dès le moment où je le plante.

Dans une interview à l'Indispensable, vous qualifiez votre dessin d' "assez peu commercial". Qu'entendiez-vous par là ?

Je ne sais pas bien ce que j'ai voulu dire. Certains dessins rassurent, on sait chez qui on débarque, tout est bien rangé, chez moi, pas trop. Il y a des pièges à fil, des aiguilles, des hameçons, des ciseaux. J'essaie de dessiner aussi librement que dans un carnet, ce qui n'exclue pas du tout la maniaquerie. J'aime le dessin un peu improvisé, mais pas bâclé! On peut dessiner à main levée, mais la main ne doit pas prendre d'initiatives. Le dessin est un acte cérébral, pas une gestuelle. Je suis un bordélique soigneux. Soigneux parce que je fais plein de petits traits. Bordélique parce que je mélange plein de styles dans les mêmes images. «a ne me gêne pas qu'un monstre réaliste discute avec un bonhomme humoristique.

Une momie amoureuse, un petit vampire malheureux de ne pas aller à l'école, vous reprenez les thèmes fantastiques classiques à votre sauce. Avez-vous une recette ?

J'adore les monstres ! Ce sont des personnages attachants, très expressifs, auxquels j'aime m'identifier. Le réel fait peur, il est implacable, alors qu'avec les créatures imaginaires, il y a toujours moyen de s'arranger. Les monstres que je mets en scène doivent beaucoup à mon éducation juive, au théâtre yiddish, aux livres d'Albert Cohen, ce sont des lourdauds tragi-comiques, de grosses patates tristes qu'on a envie de consoler. En fait, à chaque fois que je vois un film d'horreur, Dracula, La Momie, King Kong, je suis frustré, je voudrais que le monstre agisse autrement, qu'il soit plus bavard, qu'il fasse plus de trucs. Ces films me plaisent tellement que j'ai envie de retrouver les personnages, de poursuivre l'aventure avec eux. Alors je mets plein de momies, de vampires et de géants dans mes livres.

Avez-vous le sentiment d'apporter quelque chose de nouveau ou de différent à la BD en général ?

Non. Je ne cherche pas à innover mais plutôt à redire des mythes qui viennent de mes aînés. Je crois beaucoup au rapport maître-élève. L'élève redit maladroitement l'enseignement du maître, sa maladresse est sa plus précieuse qualité. Elle lui confère malgré lui le pouvoir de revivifier un savoir qu'il pense restituer tel qu'il lui a été enseigné. Je ne cherche pas à révolutionner quoi que ce soit. Les bandes dessinées sont un outil pour raconter des histoires. J'essaie d'en tirer le meilleur parti possible. Quand je parle de mes aînés, de mes maîtres, il ne s'agit pas seulement d'auteurs de bandes dessinées, mais de tous les morts chéris dont la parole doit perdurer. Nos ancêtres sont notre avenir.