Dessin et scénario : Joann Sfar
Cela fait longtemps que Joann est sur les traces du professeur. Mais les indices sont rares, et les lieux difficilement accessibles. Jérusalem, Edimbourg, Bell demeure insaisissable. Un frère mort, un Mexicain à deux têtes, un asile étrange, l'histoire va bientôt commencer. Tout est là, dans le dossier.
L'histoire Tirées d'une histoire vraie, les aventures du Professeur Bell ont la saveur des enquêtes de Sherlock Holmes, la fantaisie des contes de notre enfance, le caractère des romans populaires. Dans ce premier épisode, le Professeur Bell est confronté au mexicain à deux têtes, l'ogre de nos cauchemars qui n'est pas sans nous faire penser à Barbe bleue. Mais attention, cette histoire est loin d'être un conte de fées !
Fnac : La BD, vous êtes tombé dedans quand vous étiez petit ou c'est venu plus tard ? (votre parcours, formation…)
Joann : Je dessine des bandes dessinées depuis que je suis tout petit. C'est un moyen d'expression inépuisable que chacun peut pratiquer à l'aide d'un papier et un crayon. L'écriture aussi me direz-vous, mais dans la bande dessinée, en plus, on dessine. Donner vie à des bonshommes, les croquer en train de gesticuler, c'est mon activité favorite. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire des études particulières pour exercer ce drôle de métier. Il faut juste aimer dessiner et aimer raconter. Pour rassurer mon papa, j'ai cependant passé une maîtrise de philosophie après quoi je suis entré aux Beaux Arts de Paris. Là-bas, j'ai suivi les cours de morphologie du fantastique Monsieur Debord.
Fnac : Comment s'est faite votre première publication ?
Joann : En arrivant à Paris, j'ai rencontré les gens de l'Association qui m'ont proposé de travailler dans la revue expérimentale Lapin. Je participe à cette revue depuis le numéro 5. Au même moment, Guy Delcourt acceptait le projet Petrus Barbygère avec Pierre Dubois. Comme quoi, rien ne change, je continue à faire d'un côté des bandes dessinées en noir et blanc à l'Association et de l'autre, des albums en couleurs aux éditions Delcourt, Dargaud et Dupuis. J'ai des goûts assez éclectiques et je ne me demande jamais si ce que je fais est "grand public" ou "intello". Quand je fais un livre, c'est un peu comme si j'étais devant la télé. Je suis spectateur de mon propre travail, je regarde ce qui sort: parfois, ça distrait, parfois, ça fait réfléchir et il y a aussi des fois où c'est nul, mon travail c'est comme à la télé.
Fnac :Fnac : Depuis 96, vous avez publié plus de 15 albums en solo ou à deux : vous êtes un véritable bourreau de travail !?
Joann : Non, ce sont les autres dessinateurs qui sont des feignasses ! (rires) Je suis un égoïste et en dessinant, je cherche avant tout à me faire plaisir. Si un album est trop long à dessiner, je m'ennuie. Il ne faut pas qu'une page me demande plus d'une journée de travail. Mais une journée, c'est extrèmement long, on peut dessiner plein de choses en une journée. Ce qui fait perdre du temps aux dessinateurs, ce sont les heures angoissées qu'ils passent à regarder leurs pages sans y toucher. Moi, je gribouille tout le temps et ça avance tout seul. Mais ce n'est pas du boulot, c'est une joie de noircir du papier.
Fnac : Vous êtes indifféremment dessinateur ou scénariste ou les deux à la fois. Avez-vous quand même une préférence. Est-ce que ce n'est pas difficile d'être seulement scénariste quand on est aussi dessinateur et vice versa ?
Joann : Je pense qu'avec l'arrivée de mes copains et moi ( Lewis Trondheim, David B, Christophe Blain, Emmanuel Guibert) la notion de dessinateur ou de scénariste a du plomb dans l'aile. Nous aimons tous écrire et dessiner et à force de travailler dans le même atelier, nous avons pris l'habitude de nous échanger des pages et des histoires même si nos styles sont assez différents. Tout cela est très ludique. Faire un album avec un ami, c'est découvrir d'autres facettes de sa personnalité.
Fnac : Vous commencez une nouvelle série avec le Professeur Bell : quelle en a été la genèse ?
Joann : Le Professeur Bell a réellement existé. C'était un chirurgien qui enseignait à Edimbourg au siècle dernier. c'était un génie du scalpel et on raconte que la reine Victoria elle même l'a vu opérer un jeune enfant et qu'elle en fut enchantée. Arthur Conan Doyle fut son élève et s'inspira de lui pour camper Sherlock Holmes. Lors d'un voyage en Ecosse, j'ai découvert des archives concernant ce médecin hors du commun qui a consacré sa vie à soigner des monstres. Il m'a semblé que certaines de ces histoires méritaient d'être tirées de l'oubli. Il faut préciser que tout ce qui est raconté dans Professeur Bell est absolument exact et seuls certains noms ont dù être changés pour des raisons aisément compréhensibles. Pour cette série, j'essaie de suivre les traces d'Adèle Blanc-Sec et de Blake et Mortimer, c'est à dire raconter des histoires surnaturelles et suranées qui doivent beaucoup au roman populaire.
Fnac : Vous flirtez souvent avec le fantastique dans le registre 'contes et légendes', c'est votre terrain privilégié ?
Joann : Oui, il y a presque toujours un élément fantastique dans mes récits mais ces fantaisies se nourrissent du quotidien et de la réalité. Les monstres et autres spectres dont j'assaisonne mes histoires ne sont pas là pour susciter l'évasion, au contraire, j'essaie de raconter leur train train. Quand je mets en scène un vampire, c'est pour parler de ses angoisses existentielles, et quand c'est une momie, je m'intéresse à ses amourettes. Je raconte les jours où l'on se sent monstre. Il suffit de se lever un peu différemment des autres jours et paf! on devient monstre. Tardi l'a dit: Tous des monstres !!
Fnac : On dirait même qu'il y a un petit clin d'oeil à Barbe bleue ?
Joann : Dans Professeur Bell, c'est plus qu'un clin d'oeil : Le Mexicain à deux têtes, c'est la Barbe Bleue, l'ogre de nos cauchemars qui entasse ses épouses défuntes dans un placard et montre à la dernière la clé à ne jamais saisir. Et c'est plus fort qu'elle, elle prend la clé, elle ouvre le placard et tout ça va mal finir car Professeur Bell n'est pas du tout un conte de fées.
Fnac : A la vitesse à laquelle vous travaillez, on peut espérer découvrir "les poupées de Jérusalem" dans quelques mois ?
Joann : J'espère que Les Poupées de Jérusalem (le tome II du Professeur Bell) sera fini au mois d'Aout et qu'il pourra paraître en Novembre. Il y sera question de Diable, d'amours impossibles, de sociétés secrètes et de damnations éternelles. Un combat millénaire et perdu d'avance pour le Professeur Bell, son ami le fantôme et le gros policier Mazock qui ressemble à un oeuf et que les enfants surnomment Humpty Dumty.
Dessin et scénario : Joann Sfar
Fnac : À la vitesse à laquelle vous travaillez, on peut espérer découvrir "les poupées de Jérusalem" dans quelques mois ?
Joann : J'espère que Les Poupées de Jérusalem (le tome II du Professeur Bell) sera fini au mois d'Aout et qu'il pourra paraître en Novembre. Il y sera question de Diable, d'amours impossibles, de sociétés secrètes et de damnations éternelles. Un combat millénaire et perdu d'avance pour le Professeur Bell, son ami le fantôme et le gros policier Mazock qui ressemble à un oeuf et que les enfants surnomment Humpty Dumty.
Plus mystique que jamais, Sfar se fait plaisir en nous livrant cet album étrange, personnel, ovniesque, pourrait-on dire. Dans des décors en partie existants, ceux de Jérusalem, le chassé-croisé des religions, des esprits et de la mauvaise foi satanique fait des ravages. Belzébuth version Sfar, ça vaut le détour. Et ce qui vaut tout autant le détour, c'est cet imaginaire sans contrainte qui peut nous emmener d'un seul coup aux frontières de nos propres croyances comme au pays de la fantaisie la plus pure. Très sombres, comme toujours chez Sfar, les cases recèlent une ombre obsédante, qui pourrait bien être celle de l'auteur lui-même, penché sur sa feuille. La plume a dû chauffer, parfois, à voir certains dessins. D'autres ont une lisibilité plus rare, plus classique, à laquelle Joann ne nous avait pas habitués. C'est de ce mélange que naît la magie. Une magie indicible, que personne d'autre ne manie comme lui. Faite de références (une constante chez lui, même dans des BD pour enfants comme le Petit Vampire) mais aussi de poésie, d'imaginaire et de théâtres de marionnettes invisibles. Bref, du Sfar de chez Sfar, mais en très réussi, qui confirme que Professeur Bell -salué par toute la critique lors de la sortie du premier album- est bien plus qu'un nouveau détective dans le monde de la BD. C'est un personnage à part, qui doit beaucoup à la littérature fantastique et qui doit encore plus à l'imagination unique de son créateur. Le genre d'album qui renouvelle tout un pan de la BD à lui tout seul !
Thierry Bellefroid.
Un diable érotomane et photographe amateur réfugié à Jérusalem qui attend son heure, deux hommes et un enfant de confessions diverses (catholique, juive et musulmane) engagés dans un jeu mystique et chassant le mal de la cité sainte, et une envoûtante et envoûtée danseuse qui n'est pas celle que l'on croit : voici les nouveaux partenaires du professeur Bell. Ce personnage-Janus, cocaïnomane et pervers avoué, mais philanthrope universel qui servit de modèle au Sherlock Holmes de Conan Doyle, passe des bas-fonds du Londres victorien à une course-poursuite avec des satanistes dans la capitale hébraïque avec une facilité déconcertante. Flanqué d'Oskar Mazock, le flic bibendum, et d'un fantôme philosophe, Bell a toutefois changé depuis Le Mexicain à deux têtes. Sa vocation de médecin des corps et des âmes, quelque peu absente de ses précédentes aventures, revient ici au premier plan. Dandy distant et rationaliste à l'excès, il incarne une vision à la fois sereine et macabre du monde -ce qui contraste avec le délire ésotérique de Sfar. Délire qui oscille entre le conte kabbalistique, la lutte millénaire et pastichée entre le bien et le mal, et une étrangeté désamorcée par le comique, souvent incongru, de l'auteur.
Car les relents sataniques à la Alistair Crowley sont tournés en dérision par Sfar pour tronquer la belle mécanique du récit. Le diable, avec ses cornes et ses sabots, déteste qu'on le prenne pour un concept. Oskar Mazock, féru de boxe, réussit à lui casser la gueule. Et le vieux diable, vaincu dans la précédente lutte, et condamné à ne lire que des bibles, aspire à l'inaction et prêche une morale de l'inutile. A la manière de son compère Trondheim, Sfar dépasse le simple bon mot pour créer une singularité romanesque débarrassée -en partie- des références encombrantes du premier album (Henry James ou Jean Ray).
Sfar a par ailleurs opté pour un découpage rigoureux et cinématographique (le plus souvent en huit cases) où la perception fantasmagorique du temps et de l'espace participe de la mise à distance d'une réalité viciée. Le Jérusalem de Sfar est à ce titre extrêmement crédible, puisque ce n'est pas tant le pur rapport graphique au référent (Sfar s'est rendu à Jérusalem pour faire des repérages, mais s'est déclaré déçu des traces matérielles de son séjour, photos ou croquis) que la charge imaginaire de la ville qui active l'effet de réel. Le syndrome de Jérusalem qui frappe Mazock est ainsi une représentation caricaturée à l'échelle de l'Ľuvre du pouvoir opéré par cet imaginaire. Dans cet album majeur, la maîtrise narrative et graphique de Sfar (chaque case s'apparente à un tableau d'Edouard Munch) apporte un nouveau souffle à la série, et offre à la bande dessinée l'expression d'un talent insolent, éclatant à la gueule des publications automnales désastreuses de Soleil, de Casterman, ou même de Delcourt.
Romain Brethes
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Scénario : Joann Sfar
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Scénario : Joann Sfar
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Scénario : Joann Sfar
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Dernière mise à jour : 7-11-2003 1:17 PM