Autobiographie:
"Ma vie de lapin"
J’ai été surpris quand je me suis aperçu il y a deux ans que je pouvais vivre
de mes dessins. J’ai fait quelques planches quand j’étais petit. Mais je
n’avais pas du tout conscience que c’était un métier, que derrière les
bandes dessinées les gens travaillaient, scénarisaient, colorisaient ...
Pour moi, il y avait là comme une génération spontanée d’objets. Je voulais
surtout écrire des scénarios, raconter des histoires, sans trop savoir sous
quelle forme. J’ai écrit des nouvelles à la sauce adolescente, un peu
niaiseuses. J’étais du niveau moyen : adolescence moyenne, littérature
moyenne. C’était de la science-fiction, du fantastique. J’en étais très
satisfait, très fier. Je suis retombé dessus un jour, j’ai tout jeté.
Heureusement, je ne les ai jamais fait lire.
J’ai toujours été du genre timide, dans mon coin. Au CP déjà, on m’appelait
" jardin secret ". Je ne disais rien. J’étais quand même pas un autiste, mais
j’avais un ou deux camarades de classe, pas plus. J’avais du mal à me mettre
dans les activités de groupe. Comme j’avais pas un tempérament très actif,
à faire du sport, à bouger, je restais à la maison avec mes petits jouets,
mes petits machins, je me faisais mes histoires - et je continue,
apparemment.C’est peut-être pour ça que j’ai voulu faire des scénarios :
pour pas m’embêter trop. Parce que, quand même, je me suis pas mal emmerdé
étant gamin. Le souvenir que je garde de tout ça, c’est que les journées
défilaient et qu’il ne se passait pas grand chose. Une jeunesse et une
adolescence pathétique, au sens le plus faible : l’absolu néant...
Je suis un peu jaloux quand j’entends les autres raconter leur enfance avec
une foule d’anecdotes. Maintenant, cette jeunesse a été une sorte de passage
obligé, je suis presque content de l’avoir vécue comme ça.Ell m’a conduit à
écrire mes comix autobiographiques et mes histoires de lapin.
J’étais plutôt un enfant protégé. Nous habitions Fontainebleau, qui est quand
même un milieu petit bourgeois de droite. J’étais couvé par ma mère et ma
grand-mère, on ne me poussait pas vraiment à faire des choses
exceptionnelles. Je ne suis allé qu’une fois en colonie de vacances. Quand
mes parents sont venus me chercher à la fin, j’étais en pleurs, je ne
voulais plus y retourner. En fait, j’avais été ravi de ce mois passé avec
d’autres gamins. Mais de moi même, j’excluais l’idée de voir d’autres gens,
pour moi c’était pas normal. On est compliqué quand on est enfant, on sait
pas s’expliquer.
J’ai vécu légume pendant très longtemps. Et un légume, en cours, ça ne fait
pas grand chose. Je ne savais pas quoi faire de moi, c’était l’indécision
permanente. En troisième, j’ai voulu entrer dans un collège technique pour
imiter mon cousin. J’ai fait une première E - science et mécanique. J’étais
tellement mauvais qu’ils m’ont réorientés en A4 - philo-lettres. J’ai passé
mon bac de philo après avoir bossé en bleu de travail sur des fraiseuses, des
tours, des machines outils ... Après le bac, mes parents étant près à me
payer n’importe quoi, je suis entré dans une école de cinéma. Je me disais
(ton bébête) " Tiens, ben, je vais peut-être faire du cinéma puisque j’aime
ça. " En fait, j’étais une vraie brêle. Je ne me rendais pas compte une seule
seconde que ce n’est pas avec cet état d’esprit qu’il faut partir. J’ai fais
un an d’armée en Allemagne et je suis entré dans une école de dessin et de
publicité.
Je me suis pris en main comme j’ai pu. Quitte à écrire des scénarios, je me
suis dit que je pourrais aussi assurer les dessins. Je m’y suis vraiment mis
à 24-25 ans. Mes premières BD étaient minimalistes : des petites cases
répétitives, un gros trait et des trames derrière. Le plan était généralement
fixe, tout était axé sur le dialogue. Je n’ai jamais été un bon dessinateur,
il fallait bien trouver un palliatif. J’ai montré ça à un copain qui m’a
conseillé de faire un fanzine. Je l’ai fait pendant douze numéros : je le
sortais tous les mois, tout seul comme d’habitude. J’en ai vendu quelques-uns
mais sans démarcher dans les librairies, grâce à deux festivals et un peu de
presse autour. J’ai eu cinq ou six abonnés.
J’ai décidé de me lancer dans une bande dessinée de 500 pages, Lapinot et
les carottes de Patagonie.
Je me suis donné un thème général, et j’ai avancé
sans savoir où j’allais exactement. Pour moi c’est un document de travail,
c’est là-dessus que j’ai appris à dessiner, amener la narration. J’ai choisi
de faire de l’animalier, comme Menu, comme Duffour pour lequel j’avais écrit
le scénario de Gare Centrale en 90.Ca me semblait plus facile, plus naturel
aussi : j’avais encore le vieux souvenir du Journal de Mickey. De toute
façon, je n’avais pas le niveau pour dessiner des hommes, même pour faire du
gros nez. Il suffit de voir les premiers dessins de Carottes ..., c’est
gravé au burin. J’ai arrêté l’histoire au bout de 424 pages, ça me
paraissait suffisant. J’ai rangé tout ça dans un tiroir et attaqué autre
chose. L’année suivante, j’ai écrit la première version de Mildiou, Le
Crabar de Mammouth, Slaloms... Et puis des copains ont vu la somme de
travail que j’avais réalisé pour Carottes, ils m’ont encouragé à le finir
et à le publier. Pour moi, c’était expérimental, je ne pensais pas que ça
intéresserait quiconque. Je me suis retrouvé à écrire les premières pages
alors que les rotatives étaient déjà en marche pour imprimer les premiers
cahiers... J’ai été très étonné qu’il se vende par la suite. Des gens se
sont trouvés piégés par l’histoire, ils m’ont dit "Ca se termine en queue
de poisson, faut faire une suite !
" Mais mon but n’était pas de faire un
bouquin qui se termine. On s’en fiche que Lapinot sauve le monde ou non.
Quand je sens que le fil conducteur de mon histoire est trop évident, je le
casse. Je préfère lorsque c’est fluctuant.C’est encore plus flagrant dans
Pichenettes où il n’y a pas vraiment d’histoire : Lapinot est avec ses
copains, c’est la vie normale. Avec Lapinot, j’aime alterner les
"formidables aventures" et les histoires plus réelles, où il ne se passe
pas grand chose, où c’est surtout du relationnel. J’aime bien les gens qui
se parlent. J’ai une petite facilité à écrire des dialogues, c’est un peu
mon défaut. Mais je trouve ça souvent plus riche qu’un type qui se fait
poursuivre par de espions, qui saute en parachute, tombe dans une meule de
foin et se fait courser par des chiens. J’aime les films comme Peter’s
Friends, Les Copains d’abord
ou les Woody Allen : chaque personnage a sa
personnalité et se retrouvedans une situation où il doit se positionner par
rapport aux autres, afficher cette personnalité, réagir. Il me semble qu’on
revoit ou relit plus facilement ces choses là. Quand c’est trop ficelé,
linéaire, on peut se laisser piéger par l’histoire la première fois, mais
pas la deuxième. J’espère qu’il y a des deuxièmes lectures dans mes bouquins.
J’aime me poser des contraintes. Je suis d’un tempérament assez ludique :
quand on s’ennuie, on joue. Les contraintes, c’est un défi, un casse-tête à
résoudre, ça passe le temps. C’est dessiner La Mouche sans aucune bulle,
alors que j’ai tendance à être trop bavard. Ou encore décider de mettre en
scène une bagarre qui dure tout un album, dans Mildiou. A un moment, je me
suis demandé quel genre d’histoires je ne voulais vraiment pas faire. Un
western ? Très bien, je l’ai fait : ça a donné Blacktown, le premiers volume
des Aventures de Lapinot. Après ça, je ne voulais plus entendre parler de
fictions en costume. Donc je me suis lancé dans une autre, qui se passe dans
les années 20-30... Ah, le con. Tout ça c’est la suite logique de ma jeunesse
: je me provoque, je me force à faire ce que je n’aime pas, pour éviter de
sombrer dans la facilité, l’apathie.
Quand j’ai commencé Approximate Continuum Comics, mon comics
autobiographique, j’avais besoin de me raconter, de savoir qui j’étais.
C’est toujours difficile de mener un travail introspectif assis dans son
fauteuil, juste avec la pensée. Au bout de cinq minutes, l’esprit vagabonde,
on va allumer la télé. Avec le dessin, j’ai essayé de débloquer des choses
que je n’arrivais pas vraiment à voir auparavant. Je devais mener ce travail
; il se trouve qu’il donnait matière à un comics, alors je l’ai fait. Dans
Approximate, je m’ autoflagelle souvent, mais c’est parcequ’ il ne m’arrive
rien d’autre. C’est parfois complaisant, mais du moment que ça reste rigolo,
léger, je garde tout. D’ailleurs, quand je me dis qu’il va peut-être y avoir
quelque chose à raconter - mon voyage aux Etats-Unis par exemple -, ça
foire, c’est lamentable. Alors je ne parle que de moi. Mais je ne dis pas
tout, loin de là. Je n’atteint pas le degrés de crudité d’un Joe Matt, par
exemple. Je reste très propre sur moi, je m’expose mais pas trop, j’ai
encore un peu de cette morale petite-bourgeoise de Fontainebleau. J’ai
déjà réalisé des pages plus personnelles, sur des choses plus intérieures,
mais elles sont restées dans mes tiroirs, ou je les ai déchirées.J’avais
besoin d’exprimer ça mais ça ne regardait que moi.
Je fais un complexe sur mes connaissances culturelles. J’ai lu énormément de
livres de science-fiction, de littérature fantastique, mais je n’arrive pas
à finir un classique. J’ai essayé de lire Balzac, Zola, Yoursenar, Sartre,
Borges, mais ça me tombe des mains. Je préfère les auteurs américains : chez
eux, ce qu’on raconte et l’esprit avec lequel on le raconte comptent
davantage que le phrasé, le souci du bien écrit. Pour l’instant, c’est idiot,
je n’arrive pas à assimiler le fait que chacun fait ce qu’il veut et que ne
pas lire les auteurs classiques n’est pas forcément un signe d’inculture.
Le pire, c’est que mon père tient une librairie. Il faut dire qu’il est un
peu spécial : il ne lit rien sauf Télé 7 jours. Mon père ne s’occupait pas
vraiment de moi. Je me dis parfois que j’écris des albums pour qu’il les
vende dans sa librairie, pour qu’il s’occupe de moi d’une certaine façon...
Bien sûr, il ne lit pas plus mes albums que ceux des autre. Mais il en est
fier. Quand quelqu’un lui achète un de mes bouquins, il lui pose des
questions, tourne autour du pot et finit par dire "Vous savez, je suis son
papa."
A la limite, ça me fait plaisir. Je préférerais qu’il lise un de mes
albums et qu’il l’apprécie. Mais on peut pas se refaire.
Heureusement que je me suis lancé dans mes comics autobiographiques pour
résoudre mes problèmes,
sinon j’aurais dû m’allonger sur le divan d’un
professionnel. Je suis plus apaisé maintenant. Depuis un an et demi, ma
femme et moi sommes installés à la campagne près d’Avignon - je ne suis
pas très sociable, c’était dans la suite logique -, nous avons deux enfants
en bas âge. J’ai encore des problèmes à résoudre mais ça viendra au fur et à
mesure. Rien n’est jamais réglé. Mais je fais des efforts.
Propos recueillis par Richard Robert et parus dans Les Inrockuptibles n°45 (fevrier 96).
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