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Dynamiques d’images
Mécanique Générale : état des courses
- par Philippe Sohet
Qui pour en douter encore ? Le portrait de la bande dessinée au Québec se modifie en profondeur. La création de structures éditoriales de
qualité au service de l’auteur et de sa création, ne reculant plus devant les risques de l’exigence et du public restreint, s’avère sans conteste l’indice le plus probant de cette évolution. Véritable pionnier, Drawn & Quaterly a relevé le défi depuis plus d’une décennie ; les Éditions de la Pastèque, plus
récemment. La publication cette année d’une demi-douzaine d’ouvrages vient confirmer avec éloquence ce que des travaux antérieurs annonçaient :
aujourd’hui Mécanique Générale a indubitablement rallié le peloton.
L’impact d’albums comme Résine de synthèse ou Motus !
s’expliquera tant par leur facture que leur perspective. D’emblée réjouissons-nous du fait que le soin mis à leur réalisation ( les formats et les éléments périphériques sont des plus heureux ) devrait permettre à ces volumes d’émerger de la zone de diffusion confidentielle à laquelle, trop souvent, de tels projets restent confinés. Les récentes publications de Mécanique générale ne se démarquent sans doute pas radicalement de la production antérieure, mais le collectif semble avoir offert un laboratoire où ces forces ont pu acquérir une maturité et leur résonnance spécifique. En effet, s’il est possible d’identifier des personnalités derrière les choix éditoriaux de Drawn & Quaterly ou de La Pastèque, il n’était pas encore question de collectif de production. Dans le cas de Mécanique générale, au contraire, on peut sentir les effets d’une véritable dynamique jubilatoire entre les auteurs. Le recours à l’allégorie de l’écurie n’est donc pas fortuite dans leur cas. Le lecteur retrouve avec plaisir l’esprit qui aura présidé aux premiers temps de L’Association, ne fût-ce qu’au travers des citations mutuelles, des multiples collaborations voire encore des projets collectifs ( on pense à leurs feux croisés sur un après-midi au baseball ).
Cette émulation aura produit l’ heureux paradoxe de l’unité dans la diversité, de la dynamique créatrice des personnalités au sein d’une
perspective commune. Délaissant les autoroutes du récit d’aventure, Giard, Tande et compères affichent une prédilection pour les chemins de traverse où excercer leurs facéties souvent ludiques et toujours sensibles qui démontrent une connaissance étonnante du médium. Chacun à leur manière, selon leur propre inclination, suivant leur trajectoire spécifique.
Les derniers travaux de Jimmy Beaulieu témoignent d’une large palette expressive : le stylo à bille actif ( La partie de Bisz-Bâôl ), la plume vive ( Dérapage contrôlé ), le pinceau précis ( Pour de vrai 02 ), essentiel
( Expo-Philies ) ou grave ( L’art de perdre ). Mais, ce qui nous retient derrière l’outil, c’est l’ art de l’expression juste, du geste plus que de la posture. À ce titre Pour de vrai se donne comme un véritable poème sur la musique du geste. Voilà sans doute pourquoi Jimmy Beaulieu réussit la description de l’impalpable quotidienneté. Sous la forme d’instantanés qui se font collier ( L’art de perdre ) ou
d’histoires habilement élaborées ( La vespa de Jacquot Lapierre, Dérapage contrôlé ), surgit toujours une trame émotionnelle discrète mais poignante, grave mais sans lourdeur. N’excluant pas le commentaire et
l’autocritique ( Dérapage contrôlé ) certains de ces récits autobiographiques en deviennent désarmants de lucidité
( Quelques pelures ). Même s’il y excelle, la production de Jimmy Beaulieu ne se restreint pas au seul domaine autobiographique, la parodie ( Une nuit sur les quais ) s’y révèle efficace et avec Fibd 99 ou Poitou-Charentes il renoue avec le tempo ludique de la chronique. De même, L’automobiliste, réalisé avec Sébastien Trahan ( qui devrait paraître prochainement ), fait la preuve de sa maîtrise sur le récit de plus large ampleur, sur une dynamique de
l’intrigue et de la sensibilité.
C’est la vivacité du trait qui a fait connaître Luc Giard et son univers hanté par des récurrences tintinesques ( Les p’tits Tintin à Luc Giard, Kesskiss passe Milou ? ), le jazz et l’automobile. Si le dessin gagne en lisibilité sur le travail de Trahan, il n’en
conserve pas moins une impétuosité qui frôle parfois le brouillon et atteint à d’autres moments la grâce d’ un rythme graphique envoûtant ( Harvey, dans « Avons-nous les bons pneus ? » ) ou apaisant ( Konishiko ). Avec, toujours, un sens particulier du ludique qui transparaît encore dans les jeux de langage ( Roue noire pour le 17 ) ou dans un art de la transposition
( A Baseball story ).
Avec son trait fin, le respect des zones franches, évidées, le dessin aérien de Benoît Joly tranche nettement sur la palette encrée de Giard, Trahan et parfois Beaulieu. De la micro-séquence ( 14h 44 à Montréal dans Le pitcheur pense à sa blonde ) aux récits amples et emboîtés (le bel EXIT), le projet est essentiellement arrimé au registre du poétique. Les rencontres improbables auxquelles on assiste ( une lyre, un requin et une baignoire..) s’imposent souvent sur le reste : la conception de la case et de la planche s’y soumet volontier et, pour le lecteur, la logique des enchaînements peut s’avérer très déroutante.
Mais on sourit.
Par le sens de la formule, PhlppGrrd fait, de manière originale, la preuve de la spécificité graphique. Ses Discussions imaginaires alignent une suite de rencontres imaginées avec des piliers de notre imaginaire générationnel et occidental ( Le Che, Miles Davis, G. W. Bush ). La facture est relativement simple et sa forme récurrente ( quelques planches, un découpage orthogonal, l’alternance régulière de quelques cases aux motifs presque figés, un style proche de la caricature, un minimum de
variation dans les gestes ou le décor, des dialogues omniprésents ). Pourtant, malgré son importance, le scriptural seul serait bel et bien orphelin et ne
pourrait supporter le subtil de la narration. Ainsi, le propre de la narration graphique et de ses ressources ( le rythme de la sérialisation, le temps qui s’infiltre dans les poses maintenues, etc. ) se voit
paradoxalement souligné mieux que jamais par le
format minimal adopté.
Sa production le trahit : Leif Tande est visiblement tombé dans la bande dessinée dès l’enfance. L’expression atteint chez lui un équilibre efficace. Les cases, régulières, sont remplies
toutefois, par un choix du détail, la mise au point de codes signalétiques, elles demeurent
parfaitement et immédiatement lisibles. Mais on ne s’y trompera pas, l’essentiel du travail de Tande
( l’essentiel du plaisir que l’on y prend aussi ) repose sur une connaissance intime du dispositif de la bande dessinée. De la case au volume, tout lui est prétexte à détournement ludique: la case
( Karmasoutra ), la perspective ( 11h59 ), la planche et son découpage ( Chapeau II ), le sens de la lecture ( Le chapeau ), le rythme et le matériau ( Karmasoutra ), la coopération du lecteur ( Matinée, Journée, Soirée ), le volume et ses pages de garde ( Motus ! ). À lui seul, Le boxeur frappe avec sa conception étudiée de la mise en page ( qui se répercute jusque sur les couvertures ) et son utilisation du site ( par l’effet
« flip-flop » qu’il crée ) se révèle une heureuse leçon de lecture.
Avec Sébastien Trahan, la composition est dépouillée, l’organisation des vignettes branlante et le dessin, à l’état brut quelquefois même à la limite du lisible, vise à rendre la fébrilité qui préside à sa création, les lignes d’esquisses côtoyant les traits ultérieurs. Mais, de la capsule d’atmosphère au récit de plus vaste ampleur ( le très bel Automobiliste ), Sébastien Trahan a un sens aigu de ce qui doit être raconté. Il faut avoir parcouru Moissonneuse-batteuse, Is Gordon dead or sleeping ou C’est pas fini tant que c’est pas fini pour apprécier son habileté à scénariser l’indicible. Une habileté qui se voit peut-être le plus efficacement servie lors de ses multiples collaborations ( Konoshiko avec Giard, L’automobiliste réalisé avec Jimmy Beaulieu).
Fort d’un tel bouquet de personnalités et de dispositions, Mécanique générale parvient à proposer un éventail significatif des préoccupations et des perspectives qui traversent le domaine. Certes, comme dans toute production éditoriale, le lecteur pourra se trouver moins sensible à certaines stratégies et davantage en affinité avec d’autres, mais jamais il ne doutera de la fécondité de cette véritable fabrique d’images. Mécanique générale est dans la course. Et pour longtemps.
Philippe Sohet
13 janvier 2003
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