JEAN-LOUIS COSTES
par Lionel Tran

J’ai découvert le travail de Jean Louis Costes en 1989. Un ami m’a fait écouter Les Oxyures, un cd d’1 H 30 consacré aux "petits vers blancs qui rampent à l’intérieur des gens". La jaquette du CD était immonde. Dix pages de pastels gras représentants des oxyures baveux, torchées par Anne Van Der Linden. Les titres étaient grossièrement écrit au stylo bille. La musique était quasi inaudible, des bruits de casseroles plaqués sur des sons de synthétiseur pour enfant. Les paroles étaient braillées en boucle comme les phrases que se répètent le soir les gamins dans leur chambre jusqu’à s’en donner le vertige. J’avais jamais entendu un truc comme ça. C’était effarant. Ça m’a fait rire. J’ai trouvé ça effroyablement touchant. Peu après le même ami m’a fait écouter Livrez les blanches aux bicots. "Celui là, il est grave", il m’a averti, "depuis que ce disque est sorti , Costes s’est fait griller dans les milieux autonomes. Même eux ils en veulent plus. Ils le prennent pour un raciste". Le livret était aussi crade que le précédent. On trouvait à l’intérieur quelques photos ratées de Costes se faisant faussement violer par un mannequin en papier mâché censé représenter "Bicot-Négro", à la queue démesurée. La musique était un tout petit peu plus travaillée. On distinguait de vagues airs populaires, des squelettes de comptines mutilées. Les textes étaient pires que tout. Même le pire des racistes aurait été gêné de la haine qui se dégageait des chansons. C’était viscéral. Malade. On sentait le type écumant de bave, comme un chien enragé. Et pourtant, en y regardant de plus près, beaucoup plus ambigu que ça. Le disque commençait par "Facho je t’encule, Facho, ton cul, c’est comme la fosse commune à Auchwitz, Facho, ton cul c’est Stalingrad, c’est le ghetto de Varsovie en flammes !!!". A un morceau intitulé "Les arabes sentent la merde", succédait "les blancs sentent bon le savon". Le cd s’achevait sur une vision de Costes amputé rampant dans les décombres de la civilisation blanche en geignant "pardon, bicots negro, je recommencerai jamais". Tout ça était beaucoup plus triste et grotesque que raciste. Il s’en dégageait la vision d’une humanité malade, bouffée par ses pulsions. Costes était raciste envers le genre humain. Lui même se décrivait comme un pantin taré, engendré par le monde occidental dégénéré. Je me suis dit que le bonhomme était à suivre.
J’ai fait circuler des copies cassettes de ses CD à mes amis. Sorti d’un cercle restreint ça passait souvent mal. Au bout de deux minutes j’arrêtais, ayant l’impression de faire subir quelque chose d’insupportable. " C’est de la merde". "Oui mais il ne s’en cache pas. C’est drôle, je trouve, enfin tragique... T’as déjà vu son catalogue. Il écrit : je n’ai jamais écouté aucune de ces K7, j’en ai rien à foutre. Il y a quelque chose de grave là dedans, il ne s’épargne pas, c’est sincère". " Oui mais c’est pas suffisant". "Pas en tant que tel, à priori, mais il le pousse vraiment'. 'Musicalement, c’est nul. Je sais pas, je peux pas écouter un truc comme ça... '.

Un autre ami m’a prêté Je m’encule. Costes racontait comment il s’introduisait tout ce qui lui passait sous la main, de la limace à la carotte, dans le cul. C’était hystérique, comme d’habitude, et pathétique. Sa frustration faisait systématiquement tout merder. En fin de compte il avouait qu’il se retrouvait acculé au fond du trou qu’il avait creusé dans son appart, autour duquel il avait construit des murs surmontés de barbelés. " Même si je voulais appeler à l’aide personne ne m’entendrait. Je me suis coupé du monde, je ne peux plus communiquer". Encore une fois j’ai été touché. J’écoutais presque jamais les K7, mais dès que je tombais sur un nouvel enregistrement, je craquais. Costes produisait comme un forcené. Jusqu’à 6 K7 de 90 mm par an. Plus les disques, les cassettes vidéo. En 91, je me souviens qu’on écoutait Partouze à Koweït City" entre deux flashs d’Info consacrés à l’annihilation des Irakiens. Le chaos mental de Costes faisait écho à celui de l’actualité. Rires cyniques, écroulé dans un canapé, un pétard à la main. J’ai commencé à plus trop comprendre la vie. Rire de tout ça comme si c’était pour de faux, sans trop y croire. Costes n’épargnait rien : du viol de bébé à la torture d’animaux en passant par tous les génocides imaginables, placé sous le signe de la frustration sexuelle. Je l’imaginais pleurant, la queue en sang au milieu des montages de doubles de lui même qu’il n’arrêterait jamais de tuer. " J’AI MAL, JE SOUFFRE MERDE ALORS JE FAIS MAL !!!". S’enregistrant tout seul au fond de sa cave. A la fois victime ridicule d’impuissance et tortionnaire grotesque. Je rigolais pour pas chialer. Pour donner l’apparence de digérer toute cette merde sans sourciller.

Puis on est tombé sur les vidéos. Costes en avait fait une quinzaine. Des enregistrements de shows incohérents et même des "films". C’était plus nul encore que les pires de ses cassettes. Un petit bonhomme nerveux éructant ses conneries en plaine rue, chiant sur le périphérique où se masturbant dans sa chambre. Aussi mauvais que le pire des films d’amateur. Mais bien plus expérimental et sincère que tout ce que je pouvais voire à la télé. J’ai commencé à me poser pas mal de questions sur le bonhomme. De quel milieu vient il ? Quelle a été son histoire ? Dans quelle mesure est-il conscient de ce qu’il fait ? Tout s’annule, dans son truc, il est pas attaquable, il s’en prend trop à lui même pour être considéré comme intolérant. Dans le fond c’était ça le truc, le côté ouvertement suicidaire de la démarche, présentée comme un caprice. Je me suis toujours dit qu’il était irrécupérable. Facilement méprisable, mais irrécupérable. Il ne prenait pas position contre au nom d’une utopie dangereuse. Il prenait position contre tout et contre tous, à commencer par lui même. Que pourrait faire un mouvement politique d’un type comme lui ? J’imaginais Le Pen forcé d’écouter les cassettes de Costes : il le considérerait comme un malade mental, un dégénéré.

Costes à sorti "Terminator Moule", qui a été vendu à la FNAC pendant quelques mois avant d’être interdit par la direction. Terminator Moule c’était du concentré de frustrations, truffé de cris de détresse. Après avoir exhorté les hommes à massacrer les femelles vampires, il les renvoyait à leur néant affectif. A pleurer de rire.

Puis il y a eut Debout les blancs, le pire de tous. Costes y décrivait le triomphe du fascisme en France, les camps de concentration dans le Vercor, les rafles chez les Antillais de paris, les miliciens violants les jolies arabes qui avait eut le toupet de refuser leurs avances, les chambres à gaz, les charniers en forêt de Fontainebleau, les arabes kapo... C’était immonde. La première fois je me suis vraiment senti gêné. Est-ce que je pouvait cautionner ça ? En réécoutant la cassette une deuxième fois, ça s’est un peu éclairci. Je fais pas ça contre les black ou pour les blancs. J’en ai rien à foutre des races, la seule race qui me dégoutte c’est l’espèce humaine". Ce qui était vraiment gênant dedans, c’était l’intensité de la haine qui s’en dégageait. Du double concentré de haine. De l’acide. A côté, Livrez les blanches aux bicots, c’était du pipi de chat. Je me suis forcé à l’écouter deux, trois fois. Les sentiments dont il était question ne m’étaient pas inconnus, loin de là. Mais étalés aussi nettement ça faisait peur. En y réfléchissant ça m’a plus fait flipper que n’importe quel tract mettant en garde contre le front national où le nazisme. Si un jour le pays basculle, ça se passera comme ça exactement comme ça. Mon dieu. Ce con a mis le doigt dessus. Les frustrations libérées d’un coup, ça donnerait ça. J’ai rigolé et je me suis dit qu’il allait peut-être falloir me remettre à voter.