LES YEUX OBSTRUÉS DE L’INTERIEUR
par Lionel Tran

Véritable drogue, les images offrent ce que l’on aimerai voir. le regard braqué sur un horizon irréel, on finit par ne plus rien discerner.

Durant mon adolescence la plage me plongeait dans le désarroi. Couché sur le ventre sur la serviette pour dissimuler une érection coupable. Les regards jetés à la dérobé toutes les trente secondes pour graver dans la mémoire un bout de téton, une paire de jambes, quelques poils qui dépassaient d’un maillot. La peur d’être regardé. D’essuyer une remarque vexante. Les images reconstituées le soir dans le noir. Morceaux de corps superposés à ceux, parfait, contemplé à la télé ou dans les magazines. Je tentais de m’incorporer au sein de scénarios incohérents, montage de répliques de sitcoms entrecoupé de scènes de films pornos. Remplaçant les visages par ceux entr’aperçus dans la journée. Cherchant en vain à recréer quelque chose qui me donne l’impression d’exister.

Je ne sais pas à partir de quel moment j’ai commencé à chercher quelque chose de plus vrai que ma propre existence dans les images. Le premier film qui m’ait marqué, enfant, est Mary Poppins. J’en suis sorti en chantant et en dansant. J’étais encore dans le film. Je ne voulais pas en sortir. Rester dans cet état d’apesanteur chaleureux. Conserver ce sentiment d’insouciance teinté de folie douce que les premières angoisses commençaient déjà à ternir. Projection après projection je me suis mis à y prendre goût. Aller voir un film faisait oublier tout le reste. Assis dans la salle le monde se métamorphosait. Sur grand écran les couleurs étaient plus belles, les gens plus sympathiques et les situations tragiques finissaient toujours par s’arranger. Une séance de cinéma était quelque chose de rare, de précieux.

La télévision, plus ordinaire, était aussi plus accessible. La magie opérait rarement, il y avait souvent des longs moments d’ennui. Il fallait également la regarder à plusieurs, partager. Une autorisation était nécessaire pour regarder les films qui passaient tard le soir et qui étaient souvent décevants. Les feuilletons apportaient quelque chose de nouveau. A la différence des films ils ne s’achevaient pas. Il y en avait encore. Les histoires étaient répétitives mais, quand on aimait, on pouvait en reprendre autant qu’on voulait. J’ai rapidement pris l’habitude de m’en gaver, allumant la télé machinalement dès que j’entrais à la maison. Une journée sans voir un épisode était terne, même si je savais qu’il y en aurait le lendemain.

Au début je ne regardais que ce qui m’intéressait. Puis, en voulant plus, je me suis mis à naviguer sur les chaînes. Je tombais sur des choses ennuyeuses, stupides. Parfois tellement qu’on finissait par en rire. Ça faisait un sujet de conversation à l’école. Où, avec étonnement, on découvrait que les autres aussi regardaient ce genre de choses. La grille des programmes devenait tout à coup un vaste territoire vierge. Les recherches que mes collègues et moi poursuivions nous amenaient à y conduire des explorations de plus en plus poussées. Plus un sujet était à priori dénué d’intérêt et plus son étude s’avérait essentielle.

Les fictions ou les émissions distractives qui m’avaient donné goût à la télé commençaient à me lasser. J’en connaissais la recette par coeur. Le besoin d’un rendez-vous quotidien m’amena au journal de 20 H. Les premières fois, j’y assistais d’un oeil étranger, un peu gêné. Il était question de comment tournait le monde. De ce vers quoi il nous menait. On y voyait le spectacle de l’humanité en marche. Souvent angoissante. Parfois touchante. Parfois drôle. Toujours excitante. Je crois que ma conversion véritable s’est opérée à ce moment-là. Je me suis mis à ne plus croire qu’en l’image.

Comme des millions de fidèles, je me tenais chaque soir assis jambes croisées face au poste. Le regard captivé par les couleurs chatoyantes de la publicité. Le paradis qu’elle offrait à voir était sans cesse renouvelé. Il se donnait instantanément. Chaque fois plus beau. Plus doux. Plus prometteur. En comparaison ma vie était d’une platitude irréelle. Sans m’en rendre compte je l’avait fuit depuis longtemps. Et chaque fois qu’elle resurgissait je m’efforçais de la nier. N’accrodant de l’intérêt qu’à ce à travers quoi je me voyais pas. N’évoquant que ce qui me concernait le moins possible. Ne désirant que ce qui m’était impossible.

Je ne vivais plus qu’à travers mon regard. Un regard mort. Déconnecté de lui-même. Alimenté d’images artificielles. Dans la rue mes yeux sautaient d’une affiche à une autre, fuyant les passants. L’absence d’écran était aussitôt compensée par les magazines. Ce n’était pas la même chose, mais c’était des images. En vacances l’ennui amenait à feuilleter complussivement les annuaires de V.P.C. A observer sous tous ses angles le moindre dépliant publicitaire. Cette dépendance devait rester cachée aux yeux d’autrui. Il fallait la rabaisser lorsqu’elle était publiquement évoquée, attendre d’être hors du regard des autres pour s’y livrer sans retenue. Comme si, dans le fond, je savais que tout ça n’était pas très sain.

Un jour j’ai réalisé que la vie n’était pas un film. Que je n’étais pas seulement un spectateur. Que je jouais le premier rôle de mon existence, aussi peu flatteuse soit-elle. Qu’elle s’arrêterait un jour et surtout, qu’ayant commencée à mon insu, j’en avais déjà raté une bonne partie.